dimanche 22 octobre 2017

En route 45 - Le chemin de Compostelle, du Puy-en-Velay à Fisterra par le camino frances, été 2017

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C'est un rêve de gosse.
Partir avec son sac sur le dos et puis marcher longtemps, longtemps... jusqu'à voir apparaître l'océan. Poser ses pas dans les pas de milliers de pèlerins qui, un beau matin, sont partis de chez eux à la recherche d'une part de vérité inscrite dans le ciel ou au fond d'eux-même.
Partir et marcher.

L'objectif
Relier Le-Puy-en-Velay à Saint-Jean-Pied de Port via Podiensis (732 KM pour environ 30 jours de marche), puis de Saint-Jean-Pied-de-Port aller jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle (750 KM pour environ 32 jours de marche) et enfin, atteindre le Cap Finisterre (90 KM pour environ 4 jours de marche). Soit au total, environ 1600 km pour un peu plus de 2 mois de marche.

Sommaire
-Le matériel
-La France
-L'Espagne
Si vous voulez éviter de scroller pendant des kilomètres, vous pouvez cliquer sur les jours dans le tableau ci-dessous.



FRANCE
JourDépartArrivéeKilométrage
9 aoûtLe-Puy-en-VelaySaint-Privat-d'Allier24 KM
10 août Saint-Privat-d'AllierSaugues19 KM
11 août SauguesLe Rouget28 KM
12 août Le RougetAumont-Aubrac18 KM
13 août Aumont-AubracNasbinals27 KM
14 août NasbinalsSaint-Chély-d'Aubrac16 KM
15 août Saint-Chély-d'AubracEspalion21 KM
16 août EspalionFonteilles20 KM
17 août FonteillesSénergues18 KM
18 août SénerguesConques8 KM
19 août ConquesLivinhac24 KM
20 août LivinhacFigeac25 KM
21 août FigeacCajarc32 KM
22 août CajarcVaraire27 KM
23 août VaraireCahors33 KM
24 août CahorsLascabanes24 KM
25 août LascabanesLauzerte24 KM
26 août LauzerteMoissac28 KM
27 août MoissacAuvillar20 KM
28 août AuvillarLectoure33 KM
29 août LectoureCondom30 KM
30 août CondomEauze33 KM
31 août EauzeLanne-Soubiran30 KM
1 septembre Lanne-SoubiranAire-sur-Adour20 KM
2 septembre Aire-sur-AdourArzacq-Arraziguet34 KM
3 septembre Arzacq-ArraziguetArthez30 KM
4 septembre ArthezNavarrenx30 KM
5 septembre NavarrenxAroue18 KM
6 septembre AroueOstabat24 KM
7 septembre OstabatSaint-Jean-Pied-de-Port22 KM
8 septembre Saint-Jean-Pied-de-PortSaint-Jean-Pied-de-Port0 KM
ESPAGNE
9 septembre Saint-Jean-Pied-de-PortRoncesvalles28 KM
10 septembre RoncesvallesZubiri22 KM
11 septembre ZubiriCizur Minor28 KM
12 septembre Cizur MinorCirauqui28 KM
13 septembre CirauquiVillamayor de mon Jardin24 KM
14 septembre Villamayor de mon JardinViana31 KM
15 septembre VianaVentosa32 KM
16 septembre VentosaSan Domingo de la Calzada32 KM
17 septembre San Domingo de la CalzadaTosantos28 KM
18 septembre TosantosCalduena Riopico32 KM
19 septembre Calduena RiopicoTardajos26 KM
20 septembre TardajosCastrojeriz32 KM
21 septembre CastrojerizVillarmentero de Campos32 KM
22 septembre Villarmentero de CamposCalzadilla de la Cueza27 KM
23 septembre Calzadilla de la CuezaBercianos del Real Camino33 KM
24 septembre Bercianos del Real CaminoMansilla de las Mulas27 KM
25 septembre Mansilla de las MulasValverde de la Virgen32 KM
26 septembre Valverde de la VirgenVillares de Orbigo27 KM
27 septembre Villares de OrbigoRabanal del Camino34 KM
28 septembre Rabanal del CaminoPonferrada32 KM
29 septembre PonferradaPereje29 KM
30 septembre PerejePodornelo32 KM
1 octobre PodorneloBarbadelo34 KM
2 octobre BarbadeloCastromaior27 KM
3 octobre CastromaiorMelide32 KM
4 octobre MelideSanta Irene32 KM
5 octobre Santa IreneSantiago de Compostela20 KM
6 octobre SantiagoSantiagoRepos
7 octobre SantiagoSantiagoRepos
8 octobre SantiagoSantiagoRepos
9 octobre SantiagoPortocamino29 KM
10 octobre PortocaminoO Logozo29 KM
11 octobre O LogozoFisterra27 KM
12 octobre FisterraCabo Fisterra6 KM

Le matériel
Marcher le plus léger possible mais en restant autonome, telle était l'idée de départ. Ca veut dire, porter son matériel de camping, mais sans les ustensiles de cuisine, trop lourds. Pour les accros, et je sais qu'il y en a, la liste est ici.
9 kg, ca peut sembler assez léger, mais je pense être parti encore trop lourd. D'ailleurs, dès la ville d'Espalion, suite à un début de tendinite, je renverrai par la poste plus de 2 kg : tout mon matériel de camping plus quelques merdouilles inutiles.

Faut-il prendre son matos de bivouac?
Chacun fait comme il veut, mais pour moi, c'est non, et pour plusieurs raisons:
1/La voie du Puy et le Camino Frances se prêtent peu au bivouac sauvage (ce qui n'est pas forcément la même chose sur d'autres voies comme la voie littorale par exemple).
2/Les campings sont parfois presque aussi chers que les gîtes communaux en France, et souvent excentrés par rapport au chemin. En Espagne, les campings sont des gros trucs luxueux, mais ou il faut souvent rajouter 2 ou 3 KM A/R pour retrouver le chemin.
3/Bivouaquer, j'adore ça. Mais le principal attrait du chemin, c'est les rencontres. Et les rencontres, tu les fais dans les gîtes et les albergues, le plus souvent.
4/Si tu calcules bien ton coup, l'impact économique du logement en gîte et en albergue n'est pas énorme : entre 10 et 15 euros en France et entre 5 et 10 euros en Espagne, pour un lit, un chiotte, une douche et un fil à linge. Avec, le plus souvent, la possibilité de cuisiner...
Restent ceux qui ne supportent pas la foule, la promiscuité, les groupes, Ceux qui n'arrivent pas à dormir quand ca ronfle, ça tousse ou ça pète, quand il y a la lumière allumée, quand ça se lève à 5h, quand ça chuchote/ricanne jusqu'à 2 h du matin, quand ça dort à l'étage de lits superposés qui grincent et qui tanguent... En ce cas, il vaut mieux éviter de faire ce chemin-là!

Important
Compostelle, c'est de la marche, certes, mais ça n'a rien à voir avec une randonnée! Soyez relax et marchez léger: Vous trouverez sur le chemin tout ce qu'il vous faut ; épiceries, cafétérias, gîtes, campings, hôtels, pharmacie, magasins de sports, postes, office de tourisme, laveries, opérateurs téléphoniques, boulangeries, petits dej, donativos, renseignements, aides, conseils, soutient, surprises bonnes et mauvaises... Inutile de vous charger, vous composerez avec ce que le chemin vous impose. Dites-vous ceci : c'est le chemin qui décide.

Une dernière chose:
De toute façon, faire son sac c'est un truc irrationnel. Et les conseils ne servent à rien. On se retrouve presque tous, la première semaine, dans la queue d'un bureau de poste auvergnat, en train de renvoyer 1 ou 2 kilos superflus.





"Ne prenez rien pour le chemin, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent, et n'ayez pas chacun deux tuniques"
Luc.9.3.

La France

Jour 1
Le-Puy-en-Velay - Saint-Privat-d'Allier - 24 KM

La cathédrale du Puy

Le premier tampon. Quelle émotion!

La ville du Puy derrière, et le chemin qui s'offre à moi, devant

Premier sandwich le cul dans l'herbe

je suis aux anges!
Même pas peur !



Arrivée à Saint-Privat-d'Allier, après une dernière partie assez physique
Premier gîte vers Compostelle, c'est écrit dessus (photo google Map)

La veille, pour rejoindre Le Puy, j'ai fait un drôle de voyage : Mon train est parti avec une heure de retard de la gare, et la correspondance à toulouse ne m'a pas attendu. Du coup, le contrôleur m'a imaginé un nouveau scénario (catastrophe): 17 heures de train pour faire Bordeaux-Le-Puy-en-Velay, avec 4 changements : Montpellier, Nîmes, Lyon et Saint-Etienne! J'ai même longé la méditerranée... Bref, je suis arrivé très tard au Puy dans la nuit, ce qui m'a fait rater la bénédiction des Pèlerins, avant leur départ, le lendemain matin.

Après une toute petite nuit donc, je marche doucement dans les (jolies) rues pavées en direction de la cathédrale. Le bureau ou l'on fait tamponner la crédentiale est fermé. Une petite dame, très gentille, en train d'épousseter les encensoirs m'ouvre la porte et nous discutons un moment. La cathédrale (XIIème) est superbe. En sortant (muni de mon premier tampon), plein d'émotion, je pars sur les traces des premières marques rouges et blanches que je croise (GR). Au bout de quelques kilomètres d'une rude montée, je m'aperçois que:
1/ je marche en direction du Sud-Est (l'océan ayant pourtant tendance a se situer plutôt vers l'ouest)
2/ je n'ai croisé ni pèlerins, ni aucun signe jacquaire de quelque sorte depuis le départ.
En fait, après réflexion, tergiversation et demandes de renseignements, je me rends compte que je suis bien sur un GR, mais sur le GR 70 (le Stevenson) et que je me dirige donc, vers... la méditerranée! Je suis obligé de faire demi tour et de retourner exactement ou j'ai commencé 2 heures plus tôt : au pied de la cathédrale!

Départ donc de la cathédrale du Puy à... midi. Pas grave, quelques minutes après, j'en rigole. Pour sortir de la ville, ca monte sévère et puis d'un coup on se retrouve dans la campagne, sur un beau chemin poudreux assez plat, pavé de basalte. Je croise "mes" premiers pèlerins une heure après : une maman qui vient de Paris et qui marche tout doucement avec ses deux jeunes enfants jusqu'à Saint-Alban. C'est eux qui m'interpellent : "hé! tu vas jusqu'où?" Ils ont tous des sacs plus gros que le mien!

J'ai des fourmis dans les jambes et envie d'avaler des kilomètres. J'arrive assez vite a Montbonnet ou je pensais passer la nuit, mais je préfère marcher encore : direction Saint-Privat-d'Allier (+9 KM). La montée vers le lac de l'Oeuf est la plus belle partie de l'étape, qui sillonne dans une profonde forêt de mélèzes. La descente vers Saint-Privat est un peu rude et technique. Arrivée à 17 heures.

Je trouve refuge au gite Compost'l (pourquoi pas?), logé en dortoir dans une chambre de 6 (on ne sera que deux, Jeremy un jeune mec sympa et moi). En fait, c'est un bar PMU avec un dîner pèlerin à 13 euros. Je me retrouve donc à diner en tête à tête avec une très jolie esthéticienne blonde, Kelly (qui me parle d'alchimie) reluquée lourdement par trois ivrognes accoudés au bar. Radio nostalgie en fond sonore. Parfois, une mamie vient gratter un tiquet de tac o tac. Je suis fatigué, et pique du nez dans mon assiette de lentilles. C'est ça le chemin? c'est ça le chemin!

Budget du jour
Sandwich midi 4g + 1 bière 2g + Nuitée 13g + Dîner 13g
= 32g

Le gîte du jour
Compost'l
Bien, assez confortable.
★★✩✩

L'ANECTODE
À mon avis, le "vrai" pèlerin part de chez lui. Point barre. Il y a mille ans, la SNCF restait à inventer, et le futur jacquet, la porte de sa chaumière franchie, devait commençait à marcher sur des chemins qui, la veille, l'amenait aux vaches ou à l'auberge. Peu à peu il quittait son "pays" pour rentrer dans une zone d'inconfort et d'inconnu. Il devenait alors pèlerin.
Pour ma part, je suis parti du Puy-en-Velay pour deux raisons:
1/c'est le berceau de ma famille et, la veille de mon départ, malgré l'heure tardive, je suis reçu chez tata paulette et tonton michel et je mange de la tarte aux myrtille.
2/J'ai lu et entendu beaucoup de témoignages sur la beauté et la grandeur de CE chemin, ce qui a conforté mon choix.
Mais si c'était à refaire, malgré tout, je partirai de chez moi.

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Jour 2
Saint-Privat-d'Allier - Saugues - 19 KM

7h30 : Départ de Saint Privat
Rochegude, sa chapelle, et ce qu'il reste de son chateau-fort du XIIe
La descente vers Monistrol-d'Allier, c'est quelque chose! 

Monistrol-d'Allier
Le pont Eiffel qui enjambe l'Allier

Ca monte fort à la Sortie de Monistrol-d'Allier
Chapelle troglodyte Sainte Madeleine


Voilà la pluie!
La descente vers Saugues sous les averses
Vue la pluie qui redouble, je m'arrête ici pour la nuit et c'est un bon choix!

Après une assez bonne nuit et un petit déj bricolé, je repars sur le chemin.
7h30, il fait assez beau mais ça caille! 8°C... début août! Belle montée jusqu'au village de Rochegude ou subsiste une ruine de ce qui était au XIIe siècle une puissante forteresse sur le chemin de Saint-Jacques. Également une petite chapelle toute mimine. Descente éprouvante jusqu'à Monistrol ou je prends un café au soleil, et la vie est belle. La remontée de l'autre côté de l'Allier, vers Escluzels est bien raide. On croise une chapelle troglodyte dédiée à Sainte Madeleine. Un groupe de pèlerins, agenouillés, prient. Arrivé à Montaure, on accède à une sorte de plateau et la marche devient assez tranquille.

Je chemine un moment avec une grande famille de cathos trads : tous, le père, les 3 fils et la fille (pas de maman) portent aux pieds des rangers de l'armée et des chaussettes de laine kaki à mi-mollet. Les gamins (les garçons) m'expliquent qu'ils veulent tous faire une carrière dans l'armée. Le papa a les yeux qui brillent de fierté. Chacun son chemin, non? Après Montaure, la pluie arrive. Je met en vitesse à l'abri toutes mes affaires dans des sacs étanches et j'enfile veste de pluie et surpantalon. J'aime la pluie.

J'arrive à Saugues ou je n'avais pas prévu spécialement de m'arrêter, mais la pluie redouble et je ne suis pas pressé, je rentre donc dans le premier gîte que je croise et commence par me faire engueuler: ce n'est pas encore ouvert, et c'est marqué en gros sur la porte... mais j'ai aussi beaucoup de chance : l'hospitalier me dit qu'avec la pluie et le festival interceltique qui a lieu au Sauvage, tout les gîtes sont pleins. Mais il lui reste, miracle...un lit. En attendant l'ouverture, je vais visiter la ville de la bête du Gévaudan. J'en profite pour boire une (ou deux) bière en regardant tomber la pluie.

Je passe ma première vraie soirée pèlerins : le gîte est sur-top, le dîner est très animé, autour d'une table jeune et sympa : 2 allemandes (dont Silke, qui fait du yoga quand je rentre dans le dortoir); 3 québécois, la soixantaine, qui se sont rencontrés sur le chemin et qui ont des étoiles dans les yeux; 3 parisiens (dont solène hôtesse de l'air, que je recroiserai souvent) ainsi que Sylva et julien (Sylva est une jeune prof d'espagnol, mal-voyante, elle marche avec une canne blanche, et un beau sourire) et une petite grenobloise qui pratique la danse de salon...
Le repas est parfait : velouté de carotte au curry et au cumin, Tartiflette géante et, pour finir une salade de pastèque à la menthe. Maria et Jean-Claude, le couple qui nous accueille, est très haut en couleur: elle, petite bonne femme énergique et souriante; lui, militaire à la retraite (peloton de montagne, deux fois l'Everest, champion du monde d'escalade sur glace...) il fourmille d'anecdotes sur le chemin qu'il a fait en aller retour depuis... la Belgique. Le retour c'était en hiver, du coup il a passé les pyrénées en... raquette! Ils sont aidés par Romain, un jeune hospitalier jacquet qui vient de faire le chemin en sandales (dont tout l'Aubrac, au mois de mai, sous la neige)... J'ai la tête qui tourne tellement il y a de richesses autour de cette table.

Budget du jour
Boulangerie (chocolatine, pomme et un sandwich) 6g + 1 Demi-pension 32g + 2 bières à Saugues 5g
= 43g

Le gîte du jour
Le Chalet du Pèlerin
Sur-Top.
★★★★

L'ANECTODE
Faut-il porter une coquille saint-Jacques sur son sac/chapeau/tour de cou/bracelet... pour être un vrai pèlerin?. Je suis parti sans. Pas envie de rentrer chez un poissonnier et de lui expliquer que j'ai besoin d'une coquille st jacques pour décorer mon sac à dos... Dans la journée, j'ai doublé un groupe de jeunes gens bruyants (pléonasme). Genre petits sacs et grosses coquilles si vous voyez ce que je veux dire. Quelques mètres après les avoir dépassé, je les ai entendu railler : "elle est belle sa coquille à celui-là". Bien sûr, cela m'a fait réfléchir un moment sur l'esprit de groupe, sur la solitude, sur l'humour, sur le hasard, et sur en avoir... ou pas. J'en ai conclu que je ne porterai pas de coquille, sauf si la coquille vient toute seule sur mon sac, ce qui finira par arriver, vous le découvrirez (beaucoup) plus loin.

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Jour 3
Saugues - Le Rouget - 28 KM

La margeride
2ème journée de pluie


La Dômerie des Templiers du Sauvage

Le premier taboulé d'une (très) longue série (pratique et pas cher)

Mon gîte pour cette nuit, une ferme bio
L'entrée, ca sent bon le foin, la bouse et le gasoil, j'adore!


On dort au dessus de ces belles filles

Départ de Saugues assez tard (9h) car je ne me résous pas à quitter cet endroit. On discute un bon moment avec Jean-Claude (enfin, je l'écoute parler disons) et je trace dans le froid. Il fait 6°C, et le temps reste à la pluie. Je suis rejoint dès la sortie de Saugues par un pèlerin Sympa, Jean-Baptiste, et nous marchons ensemble une partie de la matinée. Le sujet principal de la discussion s'impose dans ce paysage : faut-il protéger les loups ou protéger les agriculteurs? Mais très vite, mon besoin de solitude revient à la surface, je lui dit au revoir (je ne le reverrai pas) et j'accélère. Le sentier est moins escarpé que la veille. On marche sur des chemins de granit, en traversant des villages de granit. Tout granit.

Je comptais me mettre à l'abri et déjeuner au Sauvage (bâtiment imposant à 1300 mètres d'altitude, complètement pensé, rénové, aménagé...ou le pèlerin peu manger l'aligot et dormir), mais il y a tellement de monde, et une telle activité là-dedans, que je tourne les talons et choisi de déjeuner sous la pluie, le cul sur une souche.

Je pensais pousser jusqu'à Saint-Alban pour y dormir, mais à la hauteur du Rouget, je croise une ferme bio qui pratique l'accueil des pèlerins. Je décide de m'y arrêter. Je suis accueilli dans un endroit incroyable par Maurice, l'agriculteur, qui me paye quelques bières. Une cheminée diffuse une bonne chaleur. Il s'agit en fait de l'ancien logement de l'ouvrier agricole que la famille Pic, nos hôtes, ont converti en gîte. Il se situe au dessus de l'étable et on prend sa douche en bas dans l'odeur du foin. Ce soir là, une grande famille de randonneurs occupe quasiment tout le gîte (c'est leur dernier jour, demain il prendront l'avion pour rejoindre leur maison en...Nouvelle Calédonie). Je rencontre Caroline, une pèlerine qui marche en ultra léger (MUL) puisqu'elle porte un sac de 3 KG! Un pèlerin m'avait déjà parlé d'elle la veille, tant elle suscite la curiosité. Elle nous fait une démonstration de tout son matériel : Son sac, fabriqué sur mesure au Japon dans de la toile à parachute; TARP (toile légère pour s'abriter); réchaud bricolé dans une canette de Coca; bouffe conditionnée dans dans des petits sacs en plastique...Tout le monde est sidéré, moi le premier, qui pensait marcher léger avec mon sac de 10 kilos. Le dîner, préparé par madame Pic est délicieux (quiche aux courgettes du jardin, navarin de veau et légumes...du jardin et tarte au chocolat et aux poires - un délice) on passe une belle soirée autour du feu à parler du poids de nos sacs et du poids de nos peurs.

Budget du jour
1 taboulé et une banane à la supérette de Saugues 4g + 1 Demi-pension 27g
= 31g

Le gîte du jour
La croix du Plô
Génial!
★★★★

L'ANECTODE
Caroline, rencontrée au Rouget, est une adepte du marcher léger. Pas si anodin que ça comme pratique : en l'écoutant, on s'aperçoit qu'il s'agit en fait d'une véritable philosophie. Le soir, elle me dit : "tu mets dans ton sac le poids de tes angoisses". Tu as peur d'avoir froid? tu mets dans ton sac 2 pulls et une doudoune qui ne te serviront à rien finalement! Pour caroline marcher léger est la meilleure solution pour rester en pleine forme (moins de contrainte physique pour ton corps) et en faisant des économies (elle a bricolé elle même son réchaud - une sorte de boîte de soda - ou son tapis de sol...). D'ailleurs, victime elle même de douleurs au dos, elle n'a pu recommencer à marcher qu'en portant un sac ultra léger. Elle marche MUL (Marche Ultra Légère), alors que nous autres, pauvres pèlerins, nous marchons mûle (hi-han!). Cette secte étrange et sympa a un site internet qui diffuse la bonne parole (et qui ouvre des perspectives que je ne soupçonnais même pas) : randonner-leger.org

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Jour 4
Le Rouget - Aumont-Aubrac - 18 KM


Saint-Alban-sur-Limagnole, le brouillard se lève






L'arrivée à Aumont-Aubrac
Au lever, mauvaise nouvelle, Caroline ne peut plus appuyer sur sa cheville. Elle est très pessimiste et pense qu'elle va devoir rentrer chez elle. Elle va demander à Monsieur Pic si elle peut passer la journée chez lui pour se reposer et se soigner (car en général on doit libérer les gîtes pour 8h), mais elle pense que c'est son dernier jour. Très difficile de trouver les mots justes dans ces cas là, quand soit même, le sac déjà sur le dos, on piaffe de rejoindre le chemin qui nous attend. Je lui souhaite bonne chance et c'est un peu nul...

Très belle étape sauvage à travers le granit de la Margeride. Le temps, progressivement, se met au beau. La traversée de Saint-Alban fait remonter des souvenirs de randonnées effectuées dans le coin, notamment celle-ci. Je croise Jeremy, avec qui j'ai partagé une chambre à Saint-Privat-d'Allier. Le GR 65, autre nom romantique de la via Podiensis, est envahi aujourd'hui par une course de chevaux, "Aubrac Endurance". Fond sonore de cavalcade. Avec ce décor de western en plus, on se croirait dans un film de john Ford. Pour le pèlerin, qui s'amuse d'un rien, ce spectacle est réjouissant!

La partie chasseur-cueilleur de ma famille habite la Margeride, les veinards. Mamie, qui s'inquiète beaucoup de cette folie qui m'a pris d'aller user mes rotules pendant deux mois sur ces chemins de cocagne, vient me chercher en voiture à Aumont. Avant, je ferai tamponner ma crédenciale au syndicat d'initiative d'Aumont ou je croiserai un allemand énervé, le torse couvert de chapelets, qui fait Suseia (il est parti d'Allemagne jusqu'à Saint Jacques au printemps, et là, il fait le retour à pied...très rare. Il est sec comme une vieille branche de frêne). Je passerai l'après midi et la soirée en famille. Au programme: petite lessive. Je m'aperçois alors que j'ai perdu la veille mon tee shirt adoré, 100% mérinos, LE tee shirt qui est chaud en hiver, froid en été, facile à sécher et que je peux porter 3 jours de suite sans sentir le cadavre. Cher à ma peau... mais aussi à mon porte monnaie.! Je me rappelle nettement l'avoir suspendu sur un fil au dessus de la cheminée et de l'y avoir oublié. Au gîte, que j'appelle aussitôt, on me dit qu'aucun tee shirt n'a été retrouvé.

Super-Mamie, au dîner s'active dans un gavage en règle du pèlerin "qui a déjà trop maigri".

Budget du jour
1 chocolatine à Saint-Alban 0,70g
= 0,70g

Le gîte du jour
Chez Mamie
Il n'y a pas mieux
★★★★

L'ANECTODE
ULTREIA est un mot que vous entendrez souvent sur le chemin. SUSEIA, un peu moins ;-) Ils signifient tous les deux quelque chose comme : "toujours plus haut", "toujours plus loin". Ultreia c'est aller jusqu'au bout : Saint-Jaques-de-Compostelle, et Suseia, c'est revenir du même endroit pour rentrer chez soi, car à l'époque, les pèlerins ne rentraient pas chez eux en bus climatisé. L'origine de ses termes remonterait au XIIe siècle : ils figurent plusieurs fois dans le Codex Calixtinus, plus particulièrement dans la 4e strophe du poème Alleluia in greco : "Herru Sanctiagu / Gott Sanctiagu / E Ultreia, e suseia / Deus aia nos" que l’on peut traduire ainsi : «Monseigneur saint Jacques / Bon saint Jacques / allons plus loin, plus haut / Dieu nous aide». C'est une chanson contemporaine, composée par Jean Claude Bénazet, qui aurait remis ce terme "à la mode". Personnellement je n'ai entendu chanter cette chanson (très MJC) qu'une fois, au gîte la Caserna, à Saint-Jean-Pied-de-Port.

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Jour 5
Aumont-Aubrac - Nasbinals - 27 KM

Un pèlerin qui marche mule, ce qui ne l'empêche pas de filer comme un lièvre!


Roc des loups (1260 m), un paysage incroyable
Dommage, j'ai oublié le crash pad et les chaussons!




Un pont sur le Bès
La belle église de Nasbinals

Mon gîte du jour : la Grappière à Nasbinals, calme.

Attention, étape 5 étoiles aujourd'hui! Classée hors catégorie! l'étape dont on se souviendra toute sa vie! Celle qu'on racontera à ses petits enfants quand ils seront encore assez sages pour nous écouter radoter nos vieux souvenirs de Jacquet...
Le matin, je me suis fait déposer au même endroit ou j'ai été ramassé hier, à Aumont. Il fait très froid. Mais ça, c'est pas une surprise.

Dès la première montée, à la sortie d'Aumont, je m'aperçois que j'ai perdu mes lunettes. Je fais demi tour en courant, en panique. Karim, que j'ai doublé la veille et qui a passé la nuit au gîte communal d'Aumont, m'accueille avec un sourire. Il a mes lunettes. Je lui sauterai presque au cou. On fait un bout de chemin ensemble. Il marche en famille avec sa femme et ses deux filles sur des petits bouts de chemin, tous les ans. Pas facile pour lui : Sa fille ainée est une athlète qui avance très vite; sa femme avance moyennement vite; sa fille cadette elle, traîne loin derrière, en ronchonnant. Lui, essaye donc de marcher dans la journée un peu avec chacune à son tour. Ils se donnent des rendez-vous par textos et finissent toujours par se retrouver le soir au gîte. J'aime bien son humour. Il est relax. Il me raconte une histoire:

Hier, à Aumont, pendant le dîner, une sorte d'exalté religieux a pris le choux à toute la tablée : Le chemin serait dévoyé, le religieux s'en serait enfui, la morale n'y régnerait plus, et tous les moyens seraient bons pour y jouer à touche pipi entre garçons et filles, et même, parait-il, entre espèce du même sexe. Tout le groupe est parti se coucher tôt pour couper court à la leçon de morale. Mais ce matin, Karim, en se réveillant, a surpris ce même bonhomme en train de faire un rentre dedans pas possible à une jeune pèlerine pendant le petit déjeuner, et elle ne semblait pas insensible à son charme de garçon fiévreux. On était mort de rire.

Pendant qu'on racontait des bêtises, on est arrivé jusqu'aux 4 chemins. J'ai laissé Karim afin qu'il puisse attendre sa cadette, trainant comme une moule 500 mètres derrière. À partir de là, on quitte les paysages forestiers pour accéder aux grandes prairies de l'Aubrac. Quel spectacle! j'ai en plus le privilège de parcourir cette étape sous un grand soleil, donc une petite pensée émue pour tous ceux (et ils sont nombreux) qui ont subi la pluie, le froid, et parfois même la neige! Alors que je bade, je suis rejoint par un pèlerin qui a besoin, manifestement, de compagnie. Pourquoi pas? Au bout d'un long quart d'heure, ce grand échalas est en train de me vendre ses... contrats d'assurance! On chemine tranquilou sous le soleil, face à l'un des plus beaux paysage de la galaxie, et je tombe sur un garçon (gentil au demeurant) qui est en train de m'expliquer les avantages des fonds en euros qui offrent une garantie en capital! Je n'ose pas lui dire qu'il m'ennuie, car il est très gentil et je ne voudrai pas le froisser. Du coup, lâchement, je m'enfuie : je saute par dessus une barrière destinée au bétail, me cache derrière un rocher et laisse filer Séraphin Lampion. Sur le coup j'ai un peu honte, mais ça me passe vite. J'en profite pour casser la croûte et réaliser ma première sieste.

L'après midi, j'arrive assez tôt à Nasbinals, ou je rentre dans le premier gîte croisé, la Gravière, ou je suis accueilli par Marjori, une hospitalière très sympa (elle me fait promettre de lui envoyer une carte postale de Santiago, promesse tenue). Visite de la jolie église, une bière en terrasse dans ce village très touristique, et courses à la petite épicerie. Soirée très calme. Je me fait la popote au gîte, seul. Mais, je suis rejoint en plein diner par le père Joseph. C'est un missionnaire belge, à qui je prête au moins 75 printemps, qui vient de...Bruxelles à pied! et qui veut rallier, "si Dieu le veut", Saint-Jacques-de-Compostelle! Il a vécu 30 ans en afrique, et retourne en fin d'année au Cameroun pour remplir une nouvelle mission que lui a assignée l'église. Là, il avait un peu de temps à tuer devant lui, du coup, il s'est dit : "c'est le moment d'aller marcher deux mille kilomètres (en portant un sac de 15 kilos) pour aller prier à Santiago sur les restes de Saint-Jacques"! ce type est mon héros. Il me raconte que depuis le Puy-en-vellay, pour lui c'est tout facile, mais qu'avant c'était plus compliqué : il n'y presqu'aucun hébergement jacquaire et les hôtels sont chers. Du coup, 3 ou 4 fois il a dormi dehors. Dont une fois, sous la pluie! Il dîne en face de moi, sa peau est brulée par le soleil. Il s'est perdu aujourd'hui, et a fait plus de 35 KM! Il s'en fout. Il est sec comme une trique. Il se coupe 3 rondelles de saucisson qu'il dépose sur une tranche de pain de mie et voilà son dîner. Il sort de son sac un cubi en carton d'un litre de vin rouge à 1 euro, il s'en envoi une bonne rasade dans le gosier, directement au cubi, et voilà, il va se coucher. Putain, mon premier pèlerin, je suis tout remué!

Budget du jour
1 bière 2,40g + Courses Nasbinals (1 bout de Cantal, 1 salade coleslaw, 1 taboulé, 1 avocat) 6+ Nuit et petit déj 20g
= 29g

Le gîte du jour
La Grappière
Vraiment bien
★★★✩

L'ANECTODE
Je vous donne un truc gratis pour ne JAMAIS vous perdre sur le chemin : certes, en France, il faut suivre les marques rouges et blanches du GR 65. Certes, en Espagne il faut suivre les flèches jaunes. Les indications sont généreusement distribuées dans les 2 pays et il n'y a pas besoin de cartes, de traces GPS, ou de topos... Mais le truc infaillible donc, c'est de suivre les traces de déjection des pèlerins. Si il n'y plus de kleenex par terre, vous vous êtes trompé, faites alors demi-tour jusqu'au prochain saupalin.

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Jour 6
Nasbinals - Saint-Chély d'Aubrac - 16 KM

Quelques millions de pèlerins...
...et moi, et moi, et moi


C'est pour un moment comme celui là que je marche!

La Dômerie d'Aubrac


Le paysage change brusquement : on quitte les sommets, direction sud-ouest
Peut-être bien que oui
Pique-nique taboulé mi-ombre mi -soleil
Chemin pour future tendinite...
Saint-Chély-d'Aubrac
Le vrai pèlerin se reconnait à ce qu'il porte obligatoirement une... chopine
On the rocks!

Après un super petit déj (merci Marjori), je pars tout doucement : mon talon droit me fait très mal. Je décide de faire une courte étape et de m'arrêter à Saint-Chély-d'Aubrac, à 16 KM de là. 5 heures de marche lente.

De nouveau, le paysage est somptueux, qui hésite entre montagne et vallée. Beaucoup de pèlerins! Avec mon rythme d'escargot, tout le monde me double, même les mamies. Ca me plombe le moral. Je m'arrête assez souvent. Lors d'une des pauses, je discute avec Solène, croisée à Saugues. Elle aussi est tombée sur Séraphin Lampion qui a essayé de lui placer une assurance habitation ou deux... On dit un peu de mal, mais pas trop.

Je laisse Solène à Aubrac, ou elle veut s'arrêter pour manger un aligot. Je file, je préfère le taboulé en boîte et en solitaire ;-). La descente après Aubrac, ou l'on quitte littéralement le massif central est assez sympa, à l'ombre, car il commence à faire très chaud.

Arrivé à Saint-Chély, fidèle à mon habitude, je rentre dans le premier gîte qui se présente : ce sera le gîte Saint André. Beau gîte, assez luxueux, très propre et calme.
Vrai accueil pèlerin de Roland et Sylvie. Ils me donnent immédiatement de la glace pour le talon douloureux.
Soirée très sympa : je retrouve Sylva (mal voyante) et julien, croisés à Saugues. Sylva aussi à une tendinite, elle aussi au talon d'Achille gauche! Du coup c'est un peu le sujet de discussion de la table. (Haaaa les pèlerins! si on avait pas les pieds comme sujet de discussion principal, on serait obligé de parler de trucs pénibles comme.... la religion, par exemple). Roland se montre pessimiste quand à la suite de notre périple : il est vrai que, quand je marche, mon talon grince tellement que les autres me demandent de me rasseoir! Le moral chute un peu, de fait : d'où l'expression "avoir le moral dans les chaussettes". Heureusement, 3 choses vont me sortir de ce faux pas:
1/ le diner : un truc de dingue (soupe de légume au canard; Gratin de canard, pomme de terre à la graisse de ...canard, thym et ail; île flottante!)
2/ François Xavier, un futur prof de math (méfiance, sur le coup) qui fait le chemin avec son compagnon, est un expert es-tandinite. Il me donne tous les bons conseils, j'en parlerai plus loin, et me fourni en huile essentielle pour la nuit.
3/ Comme je suis le dernier arrivé au gîte (joe l'escargot) je me retrouve dans un dortoir...seul, alors bonne nuit tranquille, sans ronfleur.

Budget du jour
1 bière 2g + demi pension gîte 36g
= 38g

Le gîte du jour
Saint André
Top
★★★✩

L'ANECTODE
Encore un conseil gratis, petits veinards, et d'importance celui là: Soigner une tendinite alors qu'on a encore 1500 kilomètres à parcourir. C'est assez simple en fait puisque ça reprend les conseils de François-Xavier, croisé à Saint-Chély; ceux d'une kiné québécoise rencontrée à Santo Domingo de la Calzada; et de ma petite expérience personnelle:
1/ S'alléger (je vous l'avais bien dit).
2/ Boire (de l'eau). Boire énormément d'eau, quitte à pisser toute la nuit. Comme me le dit FX, avec aucun sous-entendu je pense : "il faut arroser".
4/ Glacer. La meilleure méthode c'est la jeune kiné qui nous la donne : prendre un glaçon (il y en a partout, dans chaque café) entre le pouce et l'index et se masser très fort (ha oui, ça fait mal hein?) sur la zone douloureuse, jusqu'à ce que le glaçon soit fondu. répéter l'opération dès qu'on en a l'occasion.
5/ Huile de massage Arnican (dans toutes les bonnes pharmacies). Personnellement je me massais tous les jours, à la pause de mi-journée, et tous les soirs (attention, c'est gras, il faut protéger les draps et/ou duvet).
6/ Enfin, et là, vous allez râler : réduire les étapes pendant 2 ou 3 jours; voire, faire une ou deux journées de césure.
Si le mal persiste, prendre des anti-inflammatoires, mais ça j'y crois pas trop, en plus ça te pète le bide.

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Jour 7
Saint-Chély-d'Aubrac - Espalion - 21 KM


Départ de Saint-Chély



Sur le chemin, il y a plein de petits "temples" comme celui-là, avec des mots glissés, des objets... toujours très touchant

Le curieux clocher de traviole de Saint-Côme


Pique-nique les talons au frais dans le Lot

Espalion, ca tue!

Et bien voilà une semaine de passée. L'impression d'être parti depuis déjà très longtemps et de...vivre pleinement.
Je démarre encore tout doux ce matin, mais mon talon ne grince plus, merci mes amis pèlerins!
L'étape est encore très chouette. Pourtant, rien à voir avec les derniers jours : beaucoup de belles forêts (châtaigniers) et de chemins en sous-bois. Arrivé à Saint-Côme d'Olt et son clocher tordu, je me pose au bord du lot pour casser la croûte et mettre mon talon dans l'eau froide. C'est un vrai moment de plénitude : je ne sais pas si c'est le bruit de l'eau, la nourriture, le repos, la ville ancienne et belle devant moi, le temps qui file, les nuages qui courent dans un ciel bleu dragée...difficile à expliquer! L'impression curieuse et rare d'être à ma juste place dans ce monde, alors que, manifestement, allongé la tête sur mon sac à dos, un peu crado, les pieds douloureux dans l'eau, en train de manger ma salade de carottes chimiques sous un pont, loin des miens... on pourrait penser tout le contraire.

Sur la route en direction d'Espalion, alors que je m'apprête à me lancer à l'assaut du Puech de Vernus et de l'église de Perse, un gars du coin, monté sur son VTT fluo, me fait des grands signes de dénégation. Il me rejoint et me déconseille fortement cette partie du chemin. "C'est pas le chemin de compostelle, ils vous font monter juste pour visiter une chapelle qui n'a aucun intérêt! vous aller vous casser le cul pour rien. Restez sur la route!" Ok, je suis son conseil. La route est belle qui suit le Lot et il y a très peu de voitures. Par contre, arrivé au gîte, les autres pèlerins me disent que j'ai raté l'une des plus belles vue du chemin. Bon...

Encore une fois je rentre dans le premier gîte croisé : Au fil de l'eau, qui est le gîte communal d'Espalion.
Nous serons quatre ce soir dans le dortoir : Laure-Aline, que j'ai déjà croisé et deux jeunes allemands, Markus et Sebastian. On va boire un coup ensemble, sous l'orage. Je ne m'attarde pas, trop fatigué. Je dîne avec les restes trouvés au fond de mon sac, en tête à tête avec Laure-Aline. Discussion passionnante sur l'art (Elle est étudiante aux Beaux-Arts). Mauvaise nuit, dans ce dortoir étouffant.

Budget du jour
Épicerie (1 farcoux, 1 salade de carottes, 1 barre céréale, 2 prunes, 1 morceaux de cantal) 6+ Nuit et petit déj 20g
= 26g

Le gîte du jour
Au fil de l'Eau
Bien
★★✩✩

L'ANECTODE
C'est une découverte pour moi. Naïvement, je pensais que les pèlerins étaient des individus qui, dans leur immense majorité, partaient soit de chez eux, soit d'un des grands "départ" jacquaire : Bordeaux, Tours, Paris, Vézelay, Le-Puy-en-Velay, Arles ou Saint-Jean-Pied-de-port, et continuaient, sauf maladie grave, attaque de chien, ou mort subite, jusqu'à la place de l'Obradoiro, à Santiago, deux ou trois mois après. En fait non, c'est l'inverse. Je ne pourrai pas chiffrer mais la plupart des pèlerins font leur chemin "par tronçon", souvent, bien sûr, par manque de temps. Il m'est arrivé plusieurs fois que des pèlerins, lancés sur le chemin pour quelques jours, me rappellent, avec une certaine aigreur, que : "ce n'est pas donné à tout le monde de pouvoir prendre autant de disponibilité". Je me trouvais presque placé dans la position du petit veinard qui se la coule douce, le chouchou du DRH... Certains mettent ainsi plusieurs années pour rejoindre Saint-jacques, à raison d'une semaine de congés par-ci, 3 jours de RTT par là...

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Jour 8
Espalion - Fonteilles - 20 KM

Départ d'Espalion, direction La Poste


Estaing, son château avec vue sur la piscine (ou l'inverse).

Lessive, tous les soirs, la priorité 
Un mobil-home pour moi seul!
Ce soir, gros dodo dans le lit de la reine d'Angleterre
Jean-Claude, un personnage!

Je me réveille très fatigué, avec le talon plus douloureux que jamais. Je décide donc de m'alléger. Tant pis pour les bivouacs. Si je continue comme ça, dans deux jours, je rentre à la maison. Je renvoie donc par la poste tout mon matériel de camping. Ce qui va m'alléger de plus de 2 KG. Je me rends également à la pharmacie pour acheter arnica + gaulthérie. Enfin, je décide de faire une petite étape : Estaing. Tout ça m'a fortement retardé, d'autant que je croise Anika, une allemande rencontrée la veille avec qui je partage un café.

Départ d'espalion à 10 h. L'étape est éprouvante, avec des côtes assez marquées, heureusement que mon sac est désormais léger (8 KG). La côte avant d'arriver à Estaing notamment est assez raide.
La vieille ville apparait, avec son château du XVe et ...sa grande piscine, juste à l'entrée du village. Estaing a toujours été une étape très importante sur le chemin de Compostelle, plusieurs voies y convergeaient. Aujourd'hui, ça serait plutôt les cars de touristes et les campings cars. Du coup, je le sens pas trop de dormir là, d'autant qu'il est encore tôt dans la journée! Je casse la croûte (une quiche et une banane) la cheville dans une fontaine, et je continue à marcher, on verra bien pour le couchage.

On suit la rivière du Lot sur une route peu fréquentée et la balade est agréable. Montée très éprouvante juste avant Fonteilles ou je décide de m'arrêter, attiré par un panneau publicitaire m'indiquant LE bon gîte: Celui de Fonteilles, tenu par Françoise et Jean-Claude. Je dormirai donc ce soir dans un mobil-home. Et comme il n'y a pas foule, j'y serai seul. Le mobil home est kitch et confortable à souhait!

La soirée est très chaleureuse. Françoise, petite blonde discrète, est en cuisine et envoi les plats dans un timing parfait. Jean Claude, petit colosse aux avants-bras larges comme mes cuisses, poilu comme un sanglier, dîne avec nous, sert les assiettes, et fait le show. Il ressemble à jimmy McClure, le complice de Mike Blueberry! À table également, outre claire et martin (belge ET anglais), il y a André, un sexagénaire qui a fait plein de fois le chemin dans tous les sens, et qui ne laisse pas sa part aux lions question conversation. C'est un grand sec dont le sourire barre un visage de myope. Il frotte ses grandes mains noueuses tout en parlant. On dirait un curé. Il nous raconte une histoire :

Il y a très longtemps, sur le Camino Frances, André a rencontré un jeune homme venant d'Allemagne, qui était destiné à la condition de moine, poussé par sa famille. Il devait prendre le froc juste à son retour de Santiago. Tous les deux ont vite pris l'habitude de marcher ensemble. Le soir, dans les albergues, ils avaient mis au point un petit numéro : le futur moine prêchant la foi, et André se faisant l'avocat... du diable, puisque lui-même est agnostique.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Santiago main dans la main, et désormais très amis. Ils se quittent pourtant sur le quai de la gare, l'un partant revêtir le froc en Allemagne, et l'autre rejoignant sa femme dans le sud de la France.
Mais, quelques jours plus tard, André reçoit de son ami allemand un coup de téléphone : dans le train du retour, le futur moine a rencontré l'amour en la personne d'une jeune pèlerine. Le coup de foudre irrévocable! Aux chiottes la robe de bure! Ils décident de se marier et de créer une famille. André devient le parrain du bébé qui arrive quelques mois après.
Mais, hélas, dès sa naissance, ce dernier est condamné par les médecins, qui ne lui donnent que quelques semaines à vivre. André invite donc le jeune couple à venir passer ces moments terribles chez lui, dans sa belle maison calme du sud de la France. Ils s'installent avec le bébé. Et, contre toute attente, celui-ci grandit, gazouille, s'épanouit...vit. À la clinique de Montpellier, les médecins confirment l'impensable : ce bébé vivra... mais avec quelques séquelles. Il sera en effet quasiment aveugle et atteint d'une forme d'autisme assez rare. Aujourd'hui (je fais court) ce bébé est devenu un grand jeune homme bien balèze, véritable génie de l'informatique, révolutionnaire et zadiste, il est très engagé dans tous les combats sociaux. Il habite un appartement au centre ville qu'il laisse grand ouvert à tous les nécessiteux, surtout les vagabonds...et on en revient, de fait, au chemin.

En plus de profiter de deux véritables bêtes de scène, Jean-Claude et André, nous avons le privilège de bénéficier d'un dîner pantagruélique : Soupe d'ortie, gratin de choux fleurs, tomates farcies, deux tranches de viande, salade, le plus grand plateau de fromage que j'ai jamais vu de ma vie (moi, un cantalien d'origine), au moins trente variétés, vin à volonté, liqueur d'herbe maison (un avant goût de l'Espagne), tisane. J'ai peur de me rendre malade mais Jean-claude, qui ne laisse à personne le soin de remplir les assiettes, se fâche tout rouge si on refuse ses généreuses portions. Et il ne faut pas fâcher Jimmy McClure! André aussi a toutes les peines du monde à finir son assiette, d'autant que lui, parle beaucoup.

Nuit de rêve.

Budget du jour
Il explose! j'ai honte!
2 bières 4+ 1 café 1,50+ La Poste 18g + Pharmacie 15g + Courses (biocoop Espalion) 7g + Demi Pension 42g
= 87g

Le gîte du jour
Gîte de Fonteilles
Formidable
★★★✩

L'ANECTODE
Il y a une légende qui court concernant le chemin : c'est celle des rencontres amoureuses. Jean-Claude me le confirmera lors d'une de nos apartés de fin de soirée. Personnellement, j'ai dû passer à côté, car je n'ai pas l'impression que, sur le chemin, les gens soient plus "énervés" qu'ailleurs. D'autant que, pour dire les choses crûment, ça ne s'y prête pas. On sent mauvais; on est fatigué; on a des marques de soleil genre cycliste du tour de France; on porte des sandales birkenstock AVEC chaussettes; on a des irritations sur le cul dû aux frottements du slip; des mycoses à l'entrejambe à cause de la transpiration; on fait la queue devant les toilettes, un rouleau de PQ à la main; et on se couche à 8h30 dans des dortoirs ou la promiscuité est telle, que, quand quelqu'un baille, on sait ce qu'il a mangé au dîner. Bref, imaginez. Cela dit, il n'y a pas de fumée sans feu, et même le panneau officiel de Saint Jacques, sur la voie du Puy, semble souscrire à cette légende.




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Jour 9
Fonteilles - Sénergues - 18 KM


Départ dans le brouillard au petit matin
Il y en a déjà qui bossent


Je croise une licorne
Espeyrac, un des nombreux jolis hameaux rouergat ponctuant cette courte étape
Je me suis collé au fond du dortoir

La matinée commence bien : par le plus gros petit déjeuner jamais servi sur une table dans toutes les galaxies. Même André, qui a tout vu, en perd la parole. On passe donc beaucoup de temps à table, mais nous n'arrivons pas à goûter plus de 10% de ce qui nous est proposé. La preuve:


Initialement j'avais prévu de rallier Conques dans la journée (30 KM), mais je préfère finalement continuer à préserver mon talon d'Achille, qui me fait toujours mal, en coupant l'étape en deux.

Départ dans un brouillard épais, à l'assaut de nombreuses bosses. De très belles forêts traversées, de jolis hameaux. Le soleil apparait peu avant Espeyrac, ainsi que la chaleur. Pique nique la cheville dans un ruisseau glacé.
Arrivé très tôt à Sénergues, magnifique petit village rouergat, ou je décide de m'arrêter afin de prendre un long repos. Comme le gîte n'est pas encore ouvert, je vais boire une bière au centre du village. Le calme est limpide. Je passe un moment hors du temps, en terrasse, seul, à écouter la bonne musique du bar et à regarder les feuilles dans les platanes, qui jouent dans le vent.

Le gîte est très beau, immense et luxueux. C'est une ancienne pension de jeune fille. Je suis dans un dortoir de 6 lits, vaste et calme. Nous serons 3. Au dîner tout le monde a pris la demi pension, je suis le seul à me faire la popote (j'ai besoin, vu les dépenses d'hier, de serrer un peu mon budget): ça sera donc taboulé, une boîte de ravioli et une banane. Isabelle, l'hôtesse, tient a ce que je dîne avec tout le monde : Trois pèlerines, trop épuisées par l'étape ne viendront pas manger et resteront couchées jusqu'au lendemain matin! Sinon, il y a là deux jeunes profs non pèlerin qui font du camping-car, et 2 allemands, avec qui je partagerai le dortoir. L'un deux ne m'est pas inconnu, puisqu'on m'a parlé de lui plusieurs fois déjà : Il est partit de chez lui, à côté de Munich, et porte sa guitare! Il marche donc depuis plus de 800 KM, en portant son instrument sur le dos (+4 KG). Le soir, il joue dans les églises ou dans les gîtes, pour le plaisir de tous. Ce soir n'échappera pas à la règle : il nous gratifie d'un joli récital. Il s'appelle Markus.

La soirée est top : nous dînons sur une grande terrasse en bois avec la vue sur la vallée et le soleil couchant, en écoutant Markus jouer de la guitare. J'ai même droit à un dessert offert par Isabelle (une île flottante). À ce sujet, comme je lui ai dit que je venais du gîte de Fonteilles, la veille, elle s'inquiète : elle sait que son gîte est placé après celui de Jean-Claude, dont elle connaît la réputation, et elle demande 10 fois à tout le monde si la nourriture est assez copieuse! elle flippe vraiment ;-). Nuit calme et agréable.

Budget du jour
1 bière 2+ Courses ( 2 bananes, 1 taboulet, 1 boîte de ravioli) 4+ Gîte pour la nuit 23g
= 29g

Le gîte du jour
Domaine de Senos
Chouette
★★★✩

L'ANECTODE
Faut-il réserver son gîte à l'avance ? Voilà bien le sujet de débat numéro un sur le chemin (loin derrière toutefois tous les sujets liés aux pieds : Baskets ou chaussures de montagne? Sandales? Compeed ou pas? Une paire de chaussettes ou deux? Faut il percer les ampoules?...
Donc, aux sujet des réservations, le débat est ouvert. Je connais des pèlerins qui réservaient toutes leurs étapes la veille pour le lendemain (ce que je me résoudrai à faire en espagne, vu la foule des pèlerins). Sylva m'a avoué avoir réservé tous les gites de son chemin (15 jours de marche) un an à l'avance! Une folie! À l'époque, elle était célibataire. Entre temps, elle a rencontré sylvain et ils ont décidé de faire le chemin ensemble. Du coup, tous les soirs Sylva doit négocier avec les hospitaliers une place supplémentaire pour son copain. Et, parfois ça ne marche pas. Il est obligé d'aller dormir ailleurs ;-) Pas simple.
Il y a une rumeur permanente qui court sur le chemin, et cela, depuis des années : "tout est plein, il n'y a plus un lit de disponible". Mais c'est faux! et largement lié à nos peurs ancestrales.
En France, réserver son lit est définitivement inutile. Il y a de la place partout! D'autant que la fréquentation du chemin est en très nette baisse depuis quelques années. Réserver, c'est passer à côté du hasard. Et le hasard, on le sait, fait toujours bien les choses. Une seule fois je me suis vu refuser l'entrée, car le gîte communal était plein. Pas grave, il y a toujours une solution.
C'est pas du tout la même histoire sur le Camino Francès, bien sûr. Je le raconterai.

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Jour 10
Sénergues - Conques - 8 KM

Départ au lever du soleil

Conques!
L'abbatiale Sainte Foy apparait, une vision comme au moyen-âge

Le gîte communal


L'intérieur du gîte, hors du temps!

Aujourd'hui, c'est Conques. Un moment important dans le cheminement du pèlerin.

Conques, c'est un tout petit village, qui est resté figé dans l'histoire. Si on arrive à faire abstraction des centaines de touristes qui déambulent dans les rues, leur smartphone pointé devant leur gros nez, on se retrouve propulsé mille ans en arrière, en plein moyen-âge.
A cette époque, Aronisde, un moine de Conques, quitte son monastère pour aller infiltrer le monastère voisin d'Agen (capitale du pruneau) ou étaient conservé les reliques de Sainte Foy (une gamine pénible du IIIe siècle, décapitée après avoir été rôtie sur une plancha). Il a bien une petite idée derrière la tête, le 007 en robe de bure : voler les fameuses reliques afin de les rapatrier vers Conques, sa ville de coeur.
À l'époque tout le monde voulait sa relique, pensant qu'une fois en poche, elle apportait la paix, la sérénité, la santé, l'opulence et la vie éternelle. Un peu comme le dernier modèle d'Iphone aujourd'hui, si vous voulez.
Pendant 10 ans donc, Arosnide se fit oublier de tous. Puis, un beau jour, il réussit à dérober les fameuses reliques, à échapper aux tueurs à gages lancés à ses trousses et à ramener les osselets en sa belle ville de Conques. Grâce à ce véritable coup de pute maître, il fit de Conques une citée prospère, the place to be of the chrétienté.

D'ailleurs, je compte bien, dès mon arrivée à l'abbaye, filer droit vers les fameuses reliques, afin de pouvoir bénéficier d'un petit miracle concernant une cheville douloureuse.

En attendant je claudique sur les routes de l'Aveyron, et je n'en vois pas la fin de ces pauvres 8 KM. La dernière descente est vraiment raide, et autour, il y a du pèlerin qui tire la langue. L'arrivée à Conques est émouvante. Quelle merveille, cette ville!

Je m'installe vite fait au gîte communal, un vieux machin extra! Une douche, une lessive et je file en ville poser ma cheville dans la glace. J'en profite pour écrire une brouette de cartes postales. Visite ensuite de l'abbatiale Sainte Foy.
C'est impossible de ne pas être scotché devant ce chef d'oeuvre de l'art roman. Dehors, le tympan est une sorte de BD en sculpture qui donne le tournis : à gauche les gentils et à droite les méchants. On peut rester là des heures à admirer, la bouche ouverte.
Dedans, je retrouve Séraphin Lampion, le nez en l'air. On dirait qu'il ne m'en veut pas trop de l'avoir laissé en plan sur l'Aubrac. Mais, il me confie qu'il n'aime pas du tout les vitraux de Pierres soulages. Quand il est rentré dans l'église, au début, il a cru que c'était des cartons provisoires pour empêcher la pluie de s'infiltrer. Ce mec me tue.

Je passe le reste de la journée à boire de l'eau et à glacer la cheville, en regardant déambuler touristes et pèlerins. Dîner en solitaire dans la cuisine du gîte communal. Puis, discussion avec Mickael qui vient juste d'arriver d'Estaing! Une étape de plus de 40 kilomètres! il a tellement d'ampoules aux pieds que je suis obligé de l'aider à enlever ses chaussettes collées à la chair. Bon appétit! Le lendemain, il ne pourra pas repartir.

Bénédiction des pèlerins à 20 H. Je me sens bien. Merci Sainte Foy.

Budget du jour
Courses pour la journée à Sénergues (1 banane, 1 taboulet, 1 bout de cantal, 1 barre céréale) 4+ 1 café et cartes postales 3g +  Boulangerie Conques (1 sandwich et 1 gâteau) 6g + Gîte communal 12g
= 25g

Le gîte du jour
Gîte communal
Très bien
★★★✩

L'ANECTODE
Je m'arrête sous un gros châtaignier pour soigner cette cheville douloureuse. Markus passe, avec son gros sac, sa guitare et et son chapeau de paille. On discute un moment. Il me raconte que lui aussi à eu des douleurs à la cheville en traversant la Suisse. Il s'est arrêté deux jours pour se soigner. Ensuite, il lui a fallut presque une semaine pour aller vraiment mieux! Je le remercie pour ses conseils et ses encouragements. Il file. Au bout de 10 mn, je le vois revenir vers moi essoufflé, l'air inquiet : "Ce que je viens de te dire, je ne te l'ai pas déjà raconté hier soir, à Sénergues?"
Je lui dit que non
"Ouf, ca va alors"
et il repart, rassuré ;-)

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Jour 11
Conques - Livinhac - 24 KM

Départ de Conques, désert, au petit matin
Le pont romain sur le Dourdou
La chapelle Sainte Foy, on y sonne la cloche

Decazeville, dans la vallée, à éviter il paraît
Livinhac
Une porte de garage, belle comme un Twombly


Le bon gîte bien comme il faut
Une soirée pèlerin, une!

Quelle journée!

Étape test aujourd'hui. J'en ai marre de me traîner comme une larve. C'est qui le marcheur ici? Aujourd'hui, c'est décidé, j'envoi du lourd et on verra si ça tient. Direction Livinhac, 24 KM.
Non mais.

Le départ de Conques, au petit matin... la traversée du village, dans les rues désertes et silencieuses, comme un pèlerin de base d'il y a mille ans, attentif à sa forme du jour, concentré sur ses pas, soucieux du poids de sa besace, de l'eau dans sa gourde, calculant sa route pour la journée. Silencieux, effacé, vivant. S'ouvrant aux odeurs, aux bruits, aux lumières, aux ombres, guettant les signes que lui envoie le chemin.

Je traverse le pont romain sur le Dourdou (le pont de romieus) et entame la dure montée vers la chapelle Sainte-Foy. La tradition veut que le pèlerin qui quitte Conques, sonne la cloche pour prévenir qu'il est bien sur la bonne route.

À la hauteur de Fonteilles, on a le choix entre descendre dans la vallée étouffante pour traverser une ancienne ville minière moche qui n'en finit pas de s'étaler, ou rester sur une jolie petite route en crête qui domine un paysage splendide (la D580), à la fraîche. Curieusement, on choisit la deuxième option.

A Saint-Roch, je m'arrête pour prendre de l'eau. Et là, qui je vois, assise sur un muret, en train de souffler à côté de son minuscule sac à dos? Caroline, la marcheuse MUL, abandonnée au Rouget le 3e jour. Elle aussi soigne sa tendinite (à coup massif d'anti-inflammatoires) et elle aussi se sent mieux. On a alors plein de choses à se raconter! Au programme : pieds, chevilles & tendinites... Au moment de partir, un immense pèlerin allemand me signale que je suis en train d'oublier mon téléphone sur le muret. Je le remercie et je parle alors à Caroline de ma distraction maladive, et du stress que cela entraîne pour moi. Je lui raconte qu'au 3e jour, celui de notre rencontre, j'ai oublié mon tee-shirt 100% mérinos que j'aimais d'amour tendre. Elle me répond : "Ha merde, il est à toi le super tee-shirt en mérinos? et bien il est dans mon sac, ça fait 10 jours que je le porte, et c'est contraire à mes principes".
Alors, ça, c'est le chemin:
1/Je rencontre caroline
2/J'oublie mon tee shirt
3/Caroline, que je suis sensé ne jamais revoir de ma, vie car elle soufre d'une tendinite, et doit prendre le premier BUS Macron, récupère un chouette tee-shirt oublié sur un fil. On fait la même taille, elle le renverra par la Poste, chez elle.
4/Elle passe devant plein de bureaux de poste mais, soit c'est fermé, soit il y a la queue, soit c'est pas le moment.
5/Elle guérit de sa tendinite et accélère la cadence.
6/ Je guéris de ma tendinite car j'ai coupé en deux une étape, du coup on se rejoint.
7/Elle a soif et s'arrête 2 minutes à une fontaine. J'ai soif et je m'arrête à la même fontaine.
8/Un allemand, sortit de je ne sais ou, me signale ma distraction.
9/Caroline me rend mon tee shirt, 8 jours après que je l'ai perdu.

On marche ensemble jusqu'à Livinhac en parlant de la chance, du hasard et du chemin. Je lui paie une bière en attendant l'ouverture du gîte : La vita è Bella, (comme le film de Roberto Benigni) sur la place du village.
Nous sommes accueilli par Andrea et Jani, un couple étonnant : elle, petite basque bondissante et pêchue; lui, napolitain charmant, à l'ironie diabolique. Leur gîte est tout bio. Pas de plastique, aucun produit chimique. Repas macrobiotique (et délicieux) en donativo.

À table, il y a un couple de hollandais et leur fille (ils parlent très bien le français); Sebastian, un allemand croisé plein de fois (à Sénergues par exemple) très croyant, mais qui ressemble à Trotsky, le pauvre; Caroline, marcheuse MUL et rapporteuse de tee-shirt perdus; Louis, un jeune homme qui se destine à la prêtrise; et... les 3 copains.

Les 3 copains
Ils sont arrivés tard au gîte, soufflant, souffrant, éructant, leur bâtons pointés vers l'avant. Ils portent des sacs à dos énormes qui ballottent dans leur dos. Ils transpirent, craquent et grincent. Quand ils se tournent, leurs sacs immenses entraînent la chute d'un objet ou d'un pèlerin. Ils se cognent, se bousculent, enlèvent leurs grosses chaussures en gémissant. Ils font les cons non-stop, se charrient, racontent des blagues, des jeux de mots, des bêtises...
Quand je les vois arriver, je me ratatine. J'aime pas les groupes. Comme dit Brassens : "à partir de trois, on est une bande de cons". Je m'attendais à une soirée pèlerin, feutrée et spirituelle. C'est raté. La soirée vire au karaoké : sur l'insistance des deux autres, le troisième nous chante "Ho, marie" de Jonny Halliday.

C'est Andréa, malin, qui déclenche le truc.
Avec sa calme ironie, il les provoque. D'un coup, le silence se fait, et l'atmosphère se charge d'une intensité qui nous saisi tous. Car celui qui vient de chanter s'est redressé et a dit doucement :
" je marche sur le chemin car je viens de perdre ma fille, ma seule fille, dans un accident de voiture."
il dit aussi : "je suis mort avec elle, même si je vis encore". Il sourit et je remarque pour la première fois ses beaux yeux bleus. "avant, je travaillais tout le temps. Je regardais pas les autres. Travailler, travailler tout le temps... c'était ma vie. Un jour, ma fille m'a dit : papa, plus tard, je ne serai pas comme toi, je m'occuperai des autres, et surtout, je partirai pour faire le chemin de Compostelle". Il dit encore : "Un soir, c'était trop dur, mais j'ai repensé à ce que m'avais raconté ma fille au sujet de Compostelle. Alors, je me suis dit,  je vais aller jusqu'à Saint-Jacques pour continuer à lui parler, pour continuer à l'entendre, encore un moment."
Et il se tait. On voit qu'il est partit avec elle.

Le deuxième nous dit: "On est ses meilleurs amis, alors il est venu nous voir pour nous annoncer qu'il partait marcher sur le chemin de Compostelle. On lui a répondu: t'es pas con? t'as jamais fait de sport de ta vie, t'es jamais parti de ton village, tu marches jamais, tu vas à la boulangerie chercher ton pain en voiture, c'est ta femme qui fait tout à la maison. tu sais même pas faire ton lit, tout seul tu ne feras pas 10 KM..."

Le troisième nous dit : "On s'est pas concerté. Sans savoir ce que c'était Compostelle, on a décidé de partir avec lui, pas question de le laisser seul".

C'est leurs 3 femmes respectives qui on bouclé leur sac à dos : du coup, ils portent chacun une dizaine de slips; une douzaine de paires de chaussettes; plusieurs pantalons de rechange, ("des Levis 501" me précise le deuxième); des chemises; des chandails; des boîtes de conserve; des chaussures de ville; des serviettes de toilette en coton; des kilos de médicaments...
En plus, comme le deuxième (ancien ostréiculteur) est claustrophobe, ils portent tout le matériel de camping nécéssaire, au cas ou une crise se déclare en gîte. Quand il dort dans une tente, il laisse sa tête dehors. Parfois, il est réveillé le matin par la langue râpeuse d'une vache.

Ils iront au bout ensemble. Peut-être pas cette année, car c'est tellement dur ce chemin, et tellement long! mais même si ça leur prend plusieurs années, ils iront au bout.  Et partout, ils parlent de "leur fille" pour qu'elle continue à exister dans le gros coeur de ce gros papa aux yeux turquoise qui chante des chansons de johnny Hallyday.

Les 3 copains s'appellent Stéphane, Joel et Stéphane. Ils sont ma première leçon sur le chemin.

Budget du jour
Courses à Livinhac (1 banane, 1 salade coleslaw, 1 bout de cantal, 1 boîte de gâteau) 5+ 1 sandwich 5g +  2 bières 5g + Gîte et dîner 25g
= 40g

Le gîte du jour
La vita e Bella
Formidable
★★★★

L'ANECTODE
Les donativos, c'est le rayon de soleil du pèlerin.
Le principe c'est de bénéficier d'un service (un lit, un repas, un panier de fruit...) en échange duquel le pèlerin paye ce qu'il estime pouvoir donner, au plus juste. Exercice difficile, mais responsable. Il est par exemple assez fréquent de trouver sur sa route une petite table de camping avec, posée dessus, un panier de figues, un thermos de café, quelques gobelets en plastiques et un petit panneau d'encouragement... Il suffit alors de se servir et de laisser une pièce ou un billet dans la tirelire. Certains hébergement proposent ce principe. C'est le cas de La vita è Bella à Livinhac.
À l'origine, avant l’invention du Saupalin et du kleenex, accueillir un pèlerin était vécu comme une grande joie, un honneur, mais aussi un devoir. On lui donnait à souper, la possibilité de se laver et un lit pour la nuit. En échange, il n'était pas rare qu'il effectue un petit travail. C'est l'origine du donativo. Ici, la liste non exhaustive des donativos français.

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Jour 12
Livinhac - Figeac - 25 KM


Un bon bain ne serait pas du luxe!



Figeac, dans la chaleur du sud
Soirée pèlerins dans un gîte exceptionnel : Caroline sort le matos MUL!

Départ petit matin dans le brouillard. Encore une très belle étape. Marche en solitaire toute la journée entre chemins creux, près fleuris, petites départementales désertes, forêts de chênes et de châtaigniers...
Je ne vois pas passer la journée et ma cheville semble me laisser enfin un répit. Je descends tranquillement sur Figeac, ou la chaleur est sudiste. Pour s'hydrater, on va boire des bières à l'ombre en attendant l'ouverture du gîte. Je suis accompagné de Cédric et Jêrome, que j'avais déjà aperçu à Conques. Impossible d'ailleurs de rater Jêrome, ce grand gaillard. Il porte, à mon avis, le plus gros sac du chemin, sans parler de son bourdon (bâton du pèlerin) qui doit peser à lui seul 2 KG!

Le gîte, une fois encore, est très chouette! On est accueilli par Frédérique et son fils. Ils sont très beaux tous les deux, et dégagent assurance et sérénité. Tout de suite, le fils de frédérique veut peser le sac énorme de Jérome : plus de 20 kg quand même! C'est rare, même pour nos hospitaliers, qui doivent s'y mettre à deux pour le porter! Et comme il y a Caroline avec nous, c'est l'occasion d'une franche opposition de style : à ma gauche Caroline, son sac de 3 KG, très MUL, nous refait sa démonstration de Matos Ultra Léger. À ma droite, Jérome, 20 kilos sur le dos, dans le rôle de mûle, fait lui aussi le déballage de ses affaires : à noter une canne à pêche, avec tous les accessoires "pour manger du poisson que j'aurai pêché"; une longue vue, "pour observer les étoiles, la nuit"; une batterie solaire qui doit peser à elle seule 2 KG; une lampe qui ressemble à un meuble Ikea "pour lire le soir avant de m'endormir". Les deux styles remportent l'adhésion, car tous les deux y vont à fond!

Très bon dîner, simple et juste. La soirée se poursuit tard dans le jardin sauvage, hanté par des chats sombres et farouches.

Budget du jour
3 bières 7g + Gîte + dîner + petit déjeuner 31g
= 38g

Le gîte du jour
Gîte d'étape du Gua
Remarquable
★★★★

L'ANECTODE
À fond la forme!
Après avoir enrichi l'église catholique, le chemin de Saint Jacques de Compostelle aura grandement contribué au succès économique de l'enseigne Décathlon.

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Jour 13
Figeac - Cajarc - 32 KM

Départ de Figeac
Un petit café à Faycelles



Un chemin caractéristique des causses du Quercy

Cajarc dans le cagnard

Le gîte communal de Cajarc
Jérome, un sacré client à table!
Ce matin, je n'entends pas mon réveil. Quand j'émerge, presque tout le monde est déjà parti! Je m'habille en panique et file. Dès les premiers lacets qui nous hissent au dessus de Figeac, vers les causses, il y a foule. Je marche ainsi, pendant un bon moment, derrière un groupe de jeunes étudiants très "manif pour tous", ils foutent le bordel sur la route et empêchent les voitures de passer, surement une mauvaise habitude... Ils m'énervent. Je parviens à les doubler.

Pour me calmer, je m'arrête à Faycelles pour boire un café. Je m'installe en terrasse en me disant que la vie est douce. Hélas, à la table d'en face, une horrible gamine parle dans son téléphone portable comme si elle était sur une scène de théâtre. Elle raconte à sa maman son pèlerinage dans le détail et, manifestement ce n'est que le début. Je préfère fuir. Je ne le sais pas encore, mais je viens de rencontrer Daerminie.

Il fait très chaud, et les chemins calcaires du Quercy n'offrent que peu d'abris contre le soleil.  Les ultimes kilomètres sont très durs, surtout la dernière descente vers Cajarc, la ville de Papy Mougeot. Mais le moral est au beau fixe : J'ai avalé les 32 KM sans broncher et à l'arrivée, je retrouve les 3 copains (les deux Stéphane et Joel) ainsi que jérôme et leurs immenses sacs. On va boire un coup tous ensemble. Stéphane, celui qui a perdu sa fille l'année dernière, me précise les circonstances de l'accident. Il se bat contre cette spirale de malheur qui est en train de le briser. Marcher, c'est aussi un bras d'honneur. Ce colosse au coeur tendre me touche.

Les 3 copains partent planter leurs tentes au camping, ils sont crevés. On part ensemble avec jérôme  au gîte communal. Nous serons 3 dans le dortoir. La 3e personne est déjà couchée et dort profondément au fond de son duvet. Pour ne pas la déranger, on part faire quelques courses à l'autre bout de la ville.

Au retour, on cuisine ensemble. Jérome dévore à lui seul 3 steaks et plusieurs assiettes de pâtes! On partage une bonne bouteille de vin. Le dormeur nous rejoint, peut-être attiré par l'odeur de la bouffe, et en fait il s'agit de...Daerminie, la gamine pénible au téléphone!

En fait, comme souvent, ma première impression était fausse. Elle se révèle attachante, drôle et intelligente :
Elle a déjà fait le chemin l'année dernière dans son intégralité depuis le Puy-en-Velay jusqu'à Fisterra... avec sa mère! Mais elle a été malade pendant plusieurs jours, à partir de Figeac, et elle a dû faire quelques étapes en bus. Du coup, cette année elle vient refaire ces étapes là...à pied. Elle nous fait rire en nous parlant de son prénom : Daerminie. Elle se demande ce qu'elle a fait à ses parents pour mériter une telle malédiction. Elle nous raconte aussi, en buvant un verre, qu'elle a rencontré l'amour l'année dernière, sur le chemin, en la personne d'un jeune géant espagnol qui vit... en Chine! "Nous avons une relation fusionnelle sur... Skype" C'est une princesse-clown.

Budget du jour
Boulangerie Figeac : 1 morceau de saucisson + 1 demi baguette + 1 cookie pistache (une tuerie) 5g + Courses Cajarc : 1 oeuf + 1 salade de thon + 1l de vin 10+ Gîte 12g + 1 Bière 2g
= 29g

Le gîte du jour
Gîte d'étape Communal
Bien
★★★✩

L'ANECTODE
Si il y a bien des trucs fantaisistes sur le chemin, ce sont les panneaux d'indication indiquant les kilométrages!
Par exemple, sur cette étape qui m'a amené jusqu'à Cajarc, j'ai croisé un panneau indiquant : "Cajarc : 6,5 KM". C'est rien! À peine une heure et demi de marche! Le moral est top et j'avance d'un bon pas, en pensant à la douche si proche qui m'attend! Mais, 1/2 H de marche plus loin, j'aperçois un autre panneau qui indique cette fois : "Cajarc : 9 KM"!. D'un coup, le moral chute et je me traine comme une moule, accablé par la chaleur, les jambes lourdes, alors que deux minutes avant, je gambadais!
Le soir, dans les gîtes et les albergues, pour préparer nos étapes du lendemain, on a tous des topos et des guides différents. Et pas un ne donne les mêmes kilométrages! Le plus fantaisiste semble être le petit topo Michelin, pourtant assez bien foutu par ailleurs. En vélo, ce n'est pas très grave une erreur de 3 ou 4 KM, mais à pied, avec un gros sac sur le dos, c'est vraiment pénible. Au début, on râle et on aimerait bien tordre le cou de celui qui est venu planter ce panneau erroné. Ensuite, avec l'expérience, on reste méfiant : Si un panneau annonce 4 KM jusqu'à l'arrivée de l'étape, on traduit : "4 KM... mais peut-être beaucoup plus!". Sinon, parfois, il y a les bonnes surprises : Les panneaux qui indiquent : " Arrivée : 4 KM" et en fait, au bout d'une demi-heure de marche, on y est! Mais, je ne sais pas pourquoi, c'est plus rare... ou alors je m'en souvient moins bien. ;-)

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Jour 14
Cajarc - Varaire - 27 KM

De passage à Cajarc...
Partie de pêche, un père et son fils, au petit matin, sur le Lot

Pierre Bouyssou et son accueil pèlerin
J'y retrouve les deux Stéphane, Joel et Daerminie

Les chemins du Quercy
Un voile de mystère sur le chemin!
Le plus gros sac de la voie Podiensis, pesé à Varraire : plus de 30 KG!
Et la plus grosse pizza....

En se levant ce matin, Jérome boîte bas. Lui aussi a chopé une tendinite. Pas étonnant avec le poids de son sac! Surtout après la grosse étape d'hier! Je l'aide à strapper sa cheville. Il est optimiste, et on se dit qu'on se reverra forcément sur le chemin, mais en fait, il sera obligé d'abandonner deux jours (de calvaire) après... Je ne le reverrai plus, hélas.

On remonte après Cajarc sur un sentier pentu qui nous renvoie cheminer sur le causse. Ensuite c'est une succession infinie de chemin creux et cailllouteux qui s'infiltrent entre deux haies de buis et de genévriers. Il fait une chaleur folle. On étouffe.

Heureusement, à la hauteur de Saint-Jean-de-Laur, on est accueilli chez Pierre Bouyssou, dans un lieu rigolo et frais. J'y retrouve Daermini et les 3 copains. On boit des cafés et on mange de la tarte aux pommes maison en profitant de la fraicheur. C'est un moment rare. Je ne le sais pas, mais je ne reverrai jamais les 3 copains. Adieu les gars, et bonne chance, vous m'avez beaucoup appris.

Avant d'arriver à Limogne-en-Quercy, je me perds pour la première fois. Le chemin était pourtant large et bien tracé, mais j'étais dans mes pensées, encore aux côtés des 3 copains, pas attentif... Et d'un coup, je me retrouve sur une départementale, frôlé par les voitures lancées à fond, marchant sur les bas côtés, à enjamber les barrières en fer, les fossés, et les détritus... écrasé par la chaleur. Je rajoute une heure. Je suis en colère contre moi même, je me maudis, peste.

Après Limogne, où tout le monde semble vouloir rester à l'ombre, je retrouve les chemins de cailloux du Quercy. Il fait 40 degrés sous abri. Avant Varaire, dans une montée, ma vision disparait. Black out. Je me retrouve, le souffle coupé, le cul sur une grosse pierre, mon sac toujours sur le dos, frissonnant malgré la chaleur... Je me demande un moment si je ne vais pas crever là. Il me faut un temps fou pour retrouver mon souffle, et assez de force pour me lever.

J'arrive, les jambes tremblantes, jusqu'à Varaire ou je rentre dans le premier gîte croisé (j'avais imaginé pousser jusqu'à Bach, 5 KM plus loin, mais c'est tant pis, trop dur). L'hospitalière est hollandaise et ne parle pas très bien français, mais elle voit de suite que je suis un peu flappi.

La chambre est fraiche. La douche aussi, et je suis vite remis sur pied. Il n'y a que 2 autres pèlerins ce soir, dans ce gîte très classe mais un peu tristoune. Du coup, je pars déguster une énorme pizza au centre du village. Le moral et la forme remontent en flèche. Putain, on est que de la mécanique, finalement! Je discute un moment avec un pèlerin dont j'ai oublié le nom (faute grave, j'ai des progrès à faire) qui porte un sac gigantesque : plus de 30 kilos! C'est un artiste qui porte tout son matériel de dessin : son papier, ses crayons, ses couleurs, ses aquarelles... Il s'arrête pour dessiner et peindre les églises, les arbres, les rivières. Il dort dehors dès qu'il ne pleut pas. Il a plus de 60 ans, il en fait 20 de moins!

Nuit d'orage étouffante (et j'ai mangé trop de pizza).

Budget du jour
8 cafés 8g + Dîner (Pizza & bière) 14 Gîte et petit déj 21g Courses 4g
= 47g

Le gîte du jour
Clos des escoutilles
Ok
★★★✩

L'ANECTODE
À la sortie de Cajarc, je me fais doubler par une jeune pèlerine qui porte un sac à dos minuscule. Plus petit encore que le sac de Caroline, la marcheuse MUL! On discute quelques minutes (je ne pourrai pas la suivre) et elle m'apprend qu'elle fait des étapes de 15 KM "pas plus", et que son mari la rejoint à chaque fin d'étape en... camping car!

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Jour 15
Varaire - Cahors - 27 KM



Les derniers kilomètres sur le causse
Arrivée à Cahors, dans la canicule


Départ au lever du jour. En quittant varaire, je croise l'artiste d'hier et son sac énorme. Il se lève. Il a dormi par terre sur le bord de la route, à côté de sanitaires dans lesquels il fait sa toilette. Il me dit qu'il a très bien dormi malgré l'orage et le bruit des voitures. Heureuse nature.

Je suis en forme et avale les 15 premiers kilomètres d'une traite. Je me pose dans un pré, à coté d'une cabane, pour casser la croûte. Je suis rejoint par Dearminie qui a fait, la veille, une grosse étape de 40 KM, sous la canicule. Elle a dormi au couvent des filles de Jésus, dans un dortoir de 50 places bien plein. Elle est crevée!

Nous marchons ensemble jusqu'à Cahors dans la chaleur écrasante. La dernière descente vers la ville est une épreuve. Après avoir fait tamponner nos crédenciales à l'ancien octroi devenu accueil pèlerin, sur le pont Louis-Philippe, on rentre dans la vieille ville. C'est assez déstabilisant : tellement de monde, de bruit, de voitures, de vitrines, d'odeurs, de punks à chiens... On arrive bien vite au gîte que Daerminie avait repéré sur son guide : Le papillon vert. Nous sommes accueilli par une vieille dame délicieuse à l'accent anglais. Elle nous fait penser à Agatha Christie.

Elle nous dit qu'il n'y a plus beaucoup de place, et nous installe au dernier étage d'un vieil immeuble étroit, qui doit être une sorte d'annexe du "vrai" gîte. Bon. Il n'y a pas d'eau chaude, mais c'est pas grave. Visite de la ville, de la cathédrale Saint-Etienne (XIIe), un plat de pâtes et au lit. Le lit? parlons en : c'est un matelas pneumatique, qui, quand je me tourne, émet le son du gaffofone de Gaston! Il est posé sur le sol à quelques centimètres de la porte des toilettes. Toute la nuit, je reçois la  porte sur la tête...Et comme le pèlerin a une moyenne d'âge disons assez élevée, les pipis du milieu de la nuit sont fréquents. Un festival sons et odeurs. Pas loin, Daerminie, qui essaye de dormir en vain, également allongée sur un lit barrissant, attrape un fou rire communicatif. En plus, on étouffe là haut. Pas moyen de fermer l'oeil.

On décide de quitter cet endroit au plus vite.

Budget du jour
1 bière 2g + Gîte  13g Courses 8g + Dîner  13g
= 36g

Le gîte du jour
Papillon vert
Pas terrible... mais je pense que le "vrai" gîte est, lui, très bien.
★✩✩✩

L'ANECTODE
Ou et comment trouver un hébergement sur le chemin... en France?
Comme je l'ai déjà dit, je pense qu'il est inutile, voire neuneu, de réserver les gîtes à l'avance. Sauf si vous décidez de partir en groupe (ce qui est aussi, à mon sens, une erreur). Vous allez croiser de nombreux gîtes qui sont directement situés sur le chemin. A l'entrée, il y a les tarifs et les prestations proposées (demi-pension ou pas, machine à laver ou pas, draps & couvertures ou pas, possibilité de cuisiner ou pas...) Il est fréquent également de croiser des panneaux "publicitaires" quelques kilomètres avant les étapes qui vous donneront de bonnes indications... Certains sont de vrais petits chefs-d'oeuvre de créativité (l'Alchimiste, un donativo à Navarenx). Pour les budgets serrés, il est rare que les villes (et certains villages) ne disposent pas d'un gîte communal. En ce cas, il suffit de demander sa route. Certains syndicats d'initiative vous donneront également la liste des gîtes alentour (et des conseils premières mains!).
Si vous êtes du genre anxieux, vous pouvez partir (donc porter) un guide où sont signalés les hébergements pour chaque étape. Beaucoup sont bons, mais le meilleur (car le plus complet) pour les gîtes, c'est le miam-miam-dodo, sans contestation. Il parait qu'il existe une application miam-miam-dodo sur smartphone, pour les geeks et les MUL...
Après, la meilleure méthode, pour moi, est de laisser faire le chemin, quitte à faire suivre son miam-miam-dodo au fond du sac... au cas où!

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Jour 16
Cahors - Lascabanes - 24 KM

Le pont Valentré
On remonte sur le causse, au dessus de Cahors endormie

À mi-parcours

Casse-croûte et sieste à l'ombre

On rentre dans le Quercy Blanc
Le gîte, ancienne cure, accolé à l'église...
...et son monument au mort, naïf et touchant

Levé donc à 5 heures du matin, impossible de faire son petit déj... on part le ventre vide. Aucune importance : quel soulagement en effet de sortir de ce gîte étouffant, et de se retrouver dans la nuit fraîche. On traverse le pont Valantré, magnifique pont médiéval, et on sort de la ville en grimpant par une sente très raide en direction du Causse.

Le chemin sur la crête est ensuite très agréable, parfois ombragé, qui nous protège (un peu) du soleil aujourd'hui encore impitoyable! Arrêt café à Labastide-Marnhac puis casse-croûte sur le Causse (salade niçoise et madeleines). J'ai marché rapidement, du coup je tente une sieste allongé dans l'herbe. Mais je me fais dévorer par les mouches et piquer par des bestioles! Je file. J'arrive donc assez tôt au gîte (le premier que je croise), qui est collé à l'église (c'est l'ancienne cure). J'y retrouve avec plaisir Daerminie et aussi Markus (l'allemand avec sa guitare) qui me félicite d'être encore sur le chemin malgré ma tendinite et d'avoir pu le rejoindre. Cela dit par un gars qui a déjà fait plus de 800 KM, je suis un peu fier! Le gîte s'appelle Le nid des anges et il est formidable!

Après une petite cérémonie très touchante donnée par le père Kerveillant dans la petite église d'à côté, nous passons à table.
Et là, c'est grand! Le meilleur repas du chemin! Je m'en souviendrai pendant les 1200 kilomètres suivant, et à chaque fois j'en aurai l'eau à la bouche! Cécile, l'hospitalière qui nous accueille ce soir là, nous a concocté... une estouffade de poulet au verjus! Je ne résiste pas à vous donner la recette (pas la sienne hélas, j'ai pas osé la lui demander) mais ici.
Petit concert de Markus à la guitare, soirée cosmopolite et décontractée et au dodo!

Budget du jour
1 café  1,40g + nuit  13,50g Diner 13,50g
= 29g

Le gîte du jour
Le Nid des Anges
Formidable.
★★★★

L'ANECTODE
A Lascabanes, tous les soirs, à 18 heures, avant son office, le père Kerveillant, lui même pèlerin, vous lavera les pieds dans sa petite église. C'est un cérémonial, podonipsie en grec, en mémoire du lavement des pieds des apôtres par Jésus. C'est un moment étrange et touchant, jamais génant (à part si vous avez les pieds qui sentent le munster) car ritualisé.

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Jour 17
Lascabanes - Lauzerte - 24 KM


Haies de genévriers
Markus, Le Guitariste Volant!
Traversée de Moncuq sous la pluie


Un chouette donativo à la hauteur du Sorbier
Les anciennes haies de buis, dévastées par la pyrale du buis, une cochonnerie de papillon
Lauzerte!
Séchage de toutes mes affaires trempées

Le Gîte communal

En faisant mon sac ce matin, catastrophe! J'ouvre accidentellement ma poche à eau dans le sac: deux litres d'eau trempent en une seconde la totalité de mes affaires : vêtements, duvet... Et le surplus d'eau s'écoule tranquillement sur le sol de la chambre.

Je suis obligé de sortir toutes les affaires et de les essorer. Eponger au maximum la flotte qui stagne au fond du sac. Ensuite, nettoyer le sol de la chambre... tout ça à 6 heures du matin, dans l'obscurité.  Pendant un de mes allers retours au lavabo, je glisse sur le sol trempé, et me casse la figure après un demi grand-écart.

Heureusement, d'autres pèlerins, pris de pitié, me donnent un coup de main. Je quitte donc le gîte sans prendre de petit déj avec toutes mes affaires mouillées. Comme un fait exprès, dehors, il pleut.

Et bien voilà une journée qui commence de fort belle manière.

A ce moment là, l'idée est de rejoindre mon objectif (Lauzerte) au plus vite, afin de trouver un sèche-linge. Donc j'accélère la cadence. Dommage, car l'étape est encore une fois très belle. Probablement une des plus belles rencontrées durant ces 17 jours : des paysages vallonnés, splendides et variés : chemins creux bordés de buis, petits hameaux isolés, jolis bois silencieux..

Malgré mon rythme soutenu, je suis doublé par Markus et sa guitare sur le dos. On se dit adieu, car lui continue après Lauzerte, et vu au rythme ou il avance, je ne risque pas de le revoir. Dommage.

J'arrive très tôt à Lauzerte, pour trouver le gîte communal... fermé jusqu'à 15h! Mes affaires n'auront pas le temps de sécher d'ici demain. Du coup, j'installe un fil à linge dans un petit espace herbeux à côté du gîte et j'y fais sécher les affaires au soleil revenu. C'est une expérience en soi: s'installer dans le silence et l'immobilité pendant trois heures. Juste observer le travail du soleil sur le linge. Attendre dans une zone vide et creuse. Non pas patienter, il ne s'agit pas de patience, car je n'ai rien d'autre à faire: mais s'oublier.

À l'ouverture du gîte, les affaires sont sèches, pliées impeccablement et rangées soigneusement dans un sac irréprochable. Je bois une bière avec Daerminie qui se moque de moi et de mes mésaventures.
Gîte nickel, tenu d'une main ferme mais bienveillante par Corine. Bon repas et au lit.

Budget du jour
Donativo 2g + Bières  9g Je n'ai pas mangé de la journée
= 11g

Le gîte du jour
Gîte d'étape communal
Top
★★★✩

L'ANECTODE
Il faut beaucoup de temps pour doubler un marcheur devant soi. Même un marcheur très lent. Vous l'apercevez au loin, et vous voyez grossir sa silhouette peu à peu, tout doucement. Instinctivement, vous accélérez un peu... Au bout d'un moment vous pouvez définir si c'est une tête connue ou un "nouveau". Dans ce dernier cas, vous vous posez plein de devinettes : quelle nationalité? homme ou femme? chaussures de montagne ou basket? le poids de son sac? en forme ou blessé? tendinite ou ampoules?
J'aime bien observer aussi comment ces marcheurs sont équipés. Quel sac à dos? Coquille ou pas coquille? Quelle paire de chaussures? Bâtons ou bourdon? Pantalon ou short? Lycra ou mérinos?
Grosso modo, on marche tous au même rythme : autour de quatre kilomètres à l'heure. La seule chose qui fait la différence entre deux marcheurs, c'est le temps et la fréquence des pauses. Vous pouvez mettre plus d'une heure à passer un pèlerin devant vous, une autre heure à ne plus entendre le bruit de ses pas derrière. Arrêtez-vous pour faire pipi ou enlever un caillou au fond de vos chaussures : ce même pèlerin vous repassera tranquillement avec un grand sourire : "bon chemin!".

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Jour 18
Lauzerte - Moissac - 28 KM

Départ de Lauzerte

La petite chapelle Saint-Cernin

Donativo avec des produits...locaux
Partout des arbres fruitiers. Ne pas se servir... et oui, c'est du vol.
Un lieu Lynchien. Twin Peaks sur Tarn et Garonne!

Arrivée à Moissac dans la fournaise

Ce matin, je suis HEU-REUX

La ballade est belle jusqu'à Dufort Lacapelette et jusqu'à la petite chapelle de saint-Sernin du Bosc. On chemine à travers les vergers immenses et vallonnés du Tarn et Garonne. En cette saison, tous les arbres dégueulent de fruits : kiwis, pommes, figues, pêches...
En passant dans certaines propriétés agricoles, des caisses en bois remplies de fruits sont à la disposition des marcheurs! Ce qui devrait calmer l'appétit de certains pèlerins dont la notion de "propriété privée" est assez floue. Mais non.

Ce soir, dans le refuge, une pèlerine s'est ventée d'avoir mangé tellement de fruits dans la journée (gratuitement) qu'elle n'avait plus assez d'appétit pour passer à table. L'hospitalière, très gentiment , après lui avoir expliqué que, certaines années,  plus de 10 000 pèlerins pouvaient passer devant une même rangée d'arbres fruitiers, lui a posé la question calmement : "Si chaque pèlerin prend un fruit dans l'arbre, voire comme toi, plusieurs fruits? Il se passe quoi? Pan!

La deuxième partie du parcours est plus bitume que fruit. Avec le cagnard, ça fait un cocktail pénible. On prend un café/bière dans un lieu tout à fait étrange avant d'arriver à Moissac, au fond d'un bois. Un lieu décalé, hors du temps, fou. On se croirait dans un épisode de Twin Peaks!

J'évite les faubourgs de Moissac en tirant vers la droite. Je me retrouve dans une côte à 10% qui envoie sur une crête surplombant Moissac. La vue est belle mais ne vaut pas l'effort. D'autant qu'il faut redescendre...
Je me pause à l'ombre rassérénante de la cathédrale, ou je reste à souffler et profiter pendant un long moment.

Je rejoins ensuite le chouette gîte de Les étoiles, tenu par Béatrice. On a vraiment l'impression d'être reçu dans sa maison et de diner à sa table! La soirée aurait pu être extra, mais un groupe de six copines parisiennes, espiègles, fatiguées et un peu lourdes ne se comporte pas très bien. Je file vite me coucher, désolé pour Béatrice.

Budget du jour
Bières et cafés 5g + Courses  5g
= 10g

Le gîte du jour
Les étoiles
Très bien
★★★✩

L'ANECTODE
Quand on quitte sa maison, le sac sur le dos et qu'on claudique en direction du Sud-Ouest vers le Cap finistère, on s'attend toujours à entendre des encouragements. À croiser des sourires. À recevoir un brin d'admiration. À récolter des pouces verts... Sachez qu'il n'en est rien! Disons, sachez qu'il n'en est PLUS rien.
Tout au contraire, les accueils sont souvent assez frais, voire (comme je le raconterai plus loin) carrément hostiles. Mais c'est assez normal en somme : il passe en effet plus de 15 000 pèlerins/an dans le 1er tiers du chemin; plus de 40 000 à la hauteur du pays Basque et plus de 250 000 sur le camino frances! Imaginez, depuis des années, les populations qui habitent à proximité du chemin et qui subissent cette immense armée de vagabonds qui, il faut le dire, ne se comporte pas toujours très bien. Même ceux qui profitent directement de la manne jacquaire sont souvent désabusés et amères. Ils ont tous des histoires pas cool à raconter sur une saloperie qu'un pèlerin leur a fait subir. C'est un pèlerinage, et les gens attendent des pèlerins une attitude irréprochable, je trouve ça logique. C'est à chacun de nous, personnellement, de changer les choses en essayant d'être au top.
Le miracle, c'est qu'on croise encore, (presque) tous les jours des gens merveilleux qui vous accueillent chaleureusement.

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Jour 19
Moissac - Auvillar - 20 KM

Départ de Moissac dans la brume
Le canal latéral de la Garonne, que l'on va suivre pendant des kilomètres
Des écluses...

... des ponts, des péniches, des pèlerines...
Valérie

Donativo le Par'chemin
Auvillar, sur Garonne


Auvillar
Super gîte communal!
L'orage
Etape assez cool aujourd'hui. Toujours par prudence, je décide de faire encore une fois une courte étape : ce sera Auvillar, à 20 KM. Il y a deux possibilités en partant de Moissac : Soit suivre le GR 65, soit longer les rives du canal des deux mers. Je choisi la seconde option. J'aime l'eau et les bateaux...

Du coup, c'est une ballade tranquille au bord de l'eau, à l'ombre de gigantesques platanes. Le changement avec les paysages vallonnés, secs et caillasseux du Quercy est vraiment radical.
C'est un peu monotone mais, heureusement, je retrouve Valérie, une pèlerine croisée la veille. Valérie, elle est rigolote. Je dirai un croisement entre Nina Hagen et mère Theresa. On marche ensemble jusqu'à Auvillar.

On fait la queue au Syndicat d'initiative pour avoir l'accès au gîte communal et, là, on est témoin d'une scène sociologique:
Il y a un petit monsieur, certainement pas marcheur ni pèlerin (il le dira) qui veut des renseignements sur une grande maison à acheter et à rénover car il a l'intention de quitter Paris et de s'installer à la campagne en famille. Il souhaite ouvrir un gîte destiné aux pèlerins, car il a entendu dire que cela pouvait générer un joli profit.
La nenette du syndicat d'initiative lui répond gentiment qu'il se goure. Beaucoup trop de gîtes et de moins en moins de marcheur. Même le gîte communal est rarement plein! Le futur Ténardier ne semble pas convaincu mais bat en retraite, l'air chafouin.

Le gîte communal est top : propre, moderne, spacieux, avec vue sur la Garonne! Visite du joli village d'Auvillar, quelques courses et on cuisine entre pèlerins de toute nationalité. Je rencontre Peter un Suisse charmant qui arrive de son beau pays à pied pour rejoindre Santiago. On boit des coups.
Nuit d'orage.

Budget du jour
Bières 5g + Courses (vin, biscuit, banane, jus de fruit, sandwich) 8g + Donativo (café et tomates) 3+ Gîte 14g
= 30g

Le gîte du jour
Gîte communal
Topissime!
★★★★

L'ANECTODE
Je peux pas me passer de musique. En partant, je me suis préparé une playlist de sons cinématiques, tranquilles et entrainants, taillés pour la route. je réservais l'écoute de cette musique pour les moments les plus ennuyeux ou pénibles. Du coup, j'ai écouté peu de musique, car je ne me suis jamais ennuyé! Un jour toutefois, une chanson m'a marqué : il s'agit de La ballade du mois d'août 75, de Charlelie Couture, un vieux son que j'écoutais gamin. Une très belle chanson sur la famille, sur le temps qui passe, sur le bonheur, l'amour... Ca m'a tellement plu que j'ai décidé de l'apprendre par coeur avant d'arriver à Santiago. Ce que j'ai fait : "on a loué une maison, pas très loin d'Avignon, à un vieux polonais, qui cherchait une mine d'or..."

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Jour 20
Auvillar - Lectoure - 33 KM

Mon premier levé de soleil. Il y en aura plein d'autres.
Castet-Arrouy
Terres de cultures et... de glaise sous les godasses
La chaleur revient... une véritable fournaise
A l'abri sous l'ombre de Lectoure
Arrivée chez Maryse et Daniel

Après une petite nuit, je me lève très tôt, bâcle une fois de plus le petit déjeuner, et pars dans l'obscurité. C'est la première fois que je me sers de la frontale. Je me retrouve seul dans des chemins profonds et obscurs, avec le ciel noir au dessus de ma tête. Seuls, les yeux luisants des chats en vadrouille, animent ma route d'éclats de lumière. J'adore ce moment et me promet de le revivre souvent. D'autant que j'assiste au levé du soleil. Le premier d'une longue série.

Aujourd'hui, j'ai envie de bouffer des kilomètres. Ma cheville semble me laisser tranquille. J'avance! Enfin, autant que la glaise collectée sous mes chaussures me le permet! En effet, il a plu toute la nuit et le sol de cette région est connu pour être très... attachant. Je me retrouve au bout de quelques centaines de mètres avec 500 g de glaise accrochés à chaque chaussure. Ils m'accompagneront, malgré tous mes efforts sur une grande partie de l'étape.

Le paysage me fait un peu penser à la Toscane. Vallonné, mais pas trop. Dompté et jardiné par la main de l'homme. Des petits villages superbes : Saint-Antoine, Flamanens, Miradoux et son château, Castet-Arrouy...

Je ne sens pas passer les 33 KM et arrive assez tôt à Lectoure, que je visite longuement. La chaleur est écrasante. Et c'est donc avec bonheur que j'arrive à mon gîte : La Casa del Peregrino.
La veille, Valérie m'avait indiqué avoir réservé dans ce gîte au dortoir de... 3 personnes. Valérie m'avait dit : "tu vas voir, ça a l'air très particulier!". Et ça l'a été en effet!

Je suis accueilli par Daniel, un drôle de bonhomme, imposant, charismatique, malin, bavard, étrange un peu. Il me questionne sur mes motivations (ce sera la seule fois du chemin) et me met en garde contre ce qui ne lui semble pas correct sur le chemin : les touristes, les curieux, les sportifs, les athées, les pressés, les randonneurs, les écrivains (il a une dent contre JC Rufin)... Le chemin, qu'il a fait quatre fois, lui semble aujourd'hui dévoyé. Pour Daniel, le chemin est un chemin de foi. Point barre. Il me donne l'impression d'être un arbitre a qui l'on a pas indiqué que les règles avaient changé. Touchant et un peu triste.

Valérie arrive assez tard, complètement cramée par ces 33 KM dans la chaleur! On partage avec nos hôtes un délicieux diner préparé par Maryse, une petite bonne femme épatante, aussi discrète et effacée que son mari est grande gueule! Pendant tout le repas il nous parle de son chemin, de ses souvenirs, de sa vie. il nous amène sur ses chemins de l'Aubrac, dans son Espagne franquiste, dans la salle de classe de son enfance... il nous parle de sa soif, de sa faim, de sa mère, de ses chagrins... Valérie pique du nez dans son assiette. D'autant que Daniel n'est pas avare de son bon vin. Heureusement, Maryse nous libère enfin, et on peut aller se coucher!
Daniel nous donne RDV pour le petit déjeuner...

Budget du jour
Bière 2g + Nuit et diner 35g
= 37g

Le gîte du jour
Gîte communal
Unique!
★★★✩

L'ANECTODE
Il y plein de bouquins dont le chemin est le sujet. Depuis que je suis rentré, je lis plein de trucs là dessus. Contrairement à Daniel, j'ai bien aimé le livre de JC Rufin, immortelle randonnée. Je trouve qu'il est assez juste dans son récit. Je m'y retrouve complètement. C'est vrai que parfois il est un peu ironique, voire carrément moqueur, le vilain. Mais sincère, assurément. Le livre que je préfère, c'est celui d'Alix de Saint André : En avant, route! Drôle et poignant à la fois. Ja l'ai déjà relu deux fois ;-)

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Jour 21
Lectoure - Condom - 33 KM

Départ de Lectoure
immenses cultures : sorgo, blé, mais, tournesol...


Condom sur Baïse, arf!

Le relais Saint-Jacques, le top du gîte!
sa piscine...
sa déco dingo...
Son petit déjeuner de malade
On dirait du Basquiat...

Au petit déjeuner, une surprise nous attend. Daniel nous a placé devant un écran d'ordinateur. Il nous lance une vidéo qui raconte la renaissance, dans les années soixante, du chemin de Compostelle. Le prosélytisme de notre hôte fantasque continue, jusque sur la table du petit déj! On tartine avec Valérie nos tranches de pain en regardant cette vidéo, partagés entre l'intérêt du film et un fou rire irrépressible!

On quitte ce gîte incroyable et unique, formidable et gênant à la fois. Un grand moment! Bye bye Daniel et Maryse, au revoir Lectoure.
On chemine côte à côte avec Valérie. C'est la première fois que je marche vraiment avec quelqu'un. J'aime bien valérie. Elle me fait rire. On se raconte plein de trucs sur nos vies. On se montre ce qui nous plait dans le paysage. On croise deux chevreuils qui s'enfuient à notre approche. Hélas, elle s'arrête à Castelnau sur l'Auvignon, fatiguée par l'étape de la veille. De plus, Valérie a réservé tous les gîtes de son chemin longtemps à l'avance. Je préfère continuer, même si cela me fait de la peine de la quitter. Pas question de m'attacher à un programme. On se dit adieu et je continue ma route.

J'arrive jusqu'à Condom. La chaleur folle qui règne encore aujourd'hui m'incite à m'y arrêter. En allant faire mes courses, je passe devant le Relais Saint-Jacques. Je décide d'y dormir. C'est un gîte formidable tenu par deux frangins : Arnaud et Laurent. L'originalité, c'est que Laurent ouvre à 100% sa maison aux pèlerins... à part sa chambre à coucher!. Il n'y a pas de frontière entre sa vie et l'accueil qu'il y propose. On fait la cuisine ensemble dans sa cuisine. Je bouquine un de ses livres. Le soir on discute sur son canapé avec des copains qu'il a invité.

La déco est fameuse : des vélos accrochés aux murs, des empilements de confitures, des graffitis partout, du sol au plafond, des canapés profonds et même un petit mur d'escalade! Tout est open, généreux, simple et juste. Je rencontre Andréa, surnommé Andy sur le chemin, un colosse allemand très sympa que je croiserai jusqu'à Roncevaux.
L'ambiance est cool et je suis même tenté, un moment, d'y passer un jour de plus.

Budget du jour
2 cafés et une salade en boîte 6g + Courses au LeaderPrice de condom : jus de fruit + taboulé + gauffres au miel  9+ gîte et petit déjeuner 20g
= 35g

Le gîte du jour
Le relais Saint-Jacques
Génial!
★★★ ★

L'ANECTODE
Laurent, du gîte de Condom:
"Nous, on est l'hôtel des Burn-out. Beaucoup de femmes. Surtout les gonzesses de 35-40 ans. Elles n'ont pas de mec fixe, pas de bébé, l'horloge biologique qui sonne le tocsin, qui se rendent enfin compte qu'à leur boulot, elles se comportent en vraies connasses... A un moment, elles implosent et après elles partent sur le chemin et on les voit qui débarquent ici, au gîte. Des fois c'est ici qu'elles craquent. C'est dur le chemin. Elles ne se confient pas à nous. Elles se parlent entre pèlerines. Nous, notre seul rôle c'est qu'elles se sentent bien ici, qu'elles remontent. Mais attention, on a l'oeil. Il faut être attentif aux autres, tout le temps."

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Jour 22
Condom - Eauze - 33 KM

Je me paume dans la nuit
Pas d'inquiétude, je suis sur le bon chemin

Classe et classé
Calice!
On suit une ancienne voie ferrée
Tout droit, mais beau
Océan d'Armagnac!
Pique nique à l'ombre


Je me lève dans la nuit, ce qui deviendra bientôt une habitude. Par contre, pas facile de retrouver les marques du GR dans l'obscurité. Je me paume dans l'obscurité de la ville et je fais des allers retours qui m'égarent un peu plus. Les lèves tôt que je croise ignorent tous ou se situent le chemin. Par chance, je fini par retomber dessus complètement au hasard.

L'étape est très belle, une fois de plus, avec deux parties bien marquées : La première partie, assez vallonée, est une longue traversée dans les vignes d'Armagnac. La seconde, très plate est une grande ligne droite abritée sous une barrière végétale (une ancienne voie ferrée). C'est beau tout le temps.

La fin de l'étape (33 KM) est un peu longuette. Heureusement, je suis rejoint par Andy, un allemand un peu foufou, mais super sympa. On fait les derniers kilomètres en papotant en anglais, et on rejoint le gîte communal ensemble.

Une douche, pas de lessive ce soir, car il se met à pleuvoir et il n'y a rien de vraiment prévu pour l'étendre. Je fais ma popote dans la cuisine collective, et je rencontre plein de gens formidables qui ont eu la même idée que moi. D'abord, les 3 zozos. Je les appellerai comme ça jusqu'à la frontière espagnole. Trois jeunes parisiens, partis de figeac, sympa, très pieux mais drôles, malicieux, complices. Et puis aussi Françoise, une mamie de 76 ans, tout à fait morfale. Casquette vissée sur la tête, bouille de pomme avec ses joues rondes et roses, sourire permanent. Elle passe la moitié de sa vie sur le chemin (qu'elle a déjà fait en intégralité à plus de 60 ans). Elle mange comme quatre.

On met en commun nos petits plats. On partage le pain et le vin, quoi. On dit rien d'important.

Il pleut toute la nuit. C'est très doux. Ca ronfle à la cool dans le dortoir. Je suis bien.

Budget du jour
1 bière 2,50g + Courses au Spar d'Eauze  9+ gîte 11+ café 1,50g
= 24g

Le gîte du jour
Gîte communal
Ok
★★✩✩

L'ANECTODE
Andreas "Andy"
C'est un colosse allemand. Très bronzé, blond. Il marche tous les jours avec une serviette de toilette autour du cou, un chapeau de paille, un short de running, et, en guise de bâton, un manche a balais bleu turquoise qu'il a trouvé au bord du chemin et auquel il tient beaucoup. Il parle sans s'arrêter une seconde et pose plein de question dont il n'attend jamais la réponse.  Il bouffe la vie. Quand il arrive au gîte, immédiatement après sa douche, il se couche et s'endort d'un coup. Il se lève vers 19h et sort en ville " boire du bon vin français" dit-il avec son sourire de loup.

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Jour 23
Eauze - Lanne Soubiran - 30 KM

Le bonheur dans le pré? Pas pour tout le monde!

Une belle collection


Une bien belle demeure, au portail très raffiné (avec sa caméra de surveillance, s'il vous plaît)

Nogaro, vite traversé
Le pique nique du pèlerin : confort, vue imprenable, air climatisé, tranquillité...
...haute gastronomie à prix modique : le top
Celle là, je l'achète à mon retour
Le presbytère et son gîte

Il a plu toute la nuit.
Départ assez tardif, vers 7h30. Le sol est détrempé et je trainerai quelques kilos de glaise pendant toute la journée.

Très belle étape, une fois de plus, dans une campagne archétypale du paysage français : cultivée, vallonnée de collines couvertes de vignes; maisons anciennes bichonnées par d'ombrageux propriétaires; chemins creux qui zigzaguent follement ; veaux, vaches cochons... Seul bémol : On croise parfois des élevages de canard dont on ne voit pas la moindre plume : tout semble se passer dans de grands hangars froids comme des cliniques. Seule l'odeur affreuse, diffusée par de grands ventilateurs extérieurs qui ressemblent à des turbines, nous rappelle ce qui se passe à l'intérieur : un élevage barbare d'animaux-objets qui ne voient jamais la couleur du ciel.

On me répète plusieurs fois dans la journée qu'on traverse le pays du "bonheur dans le pré". Ok. Si vous le dites....

L'étape classique est Nogaro que je ne fais que traverser et dont je dois confesser que je ne garde aucun souvenir. À partir d'ici, on rentre dans les landes, pays de la palombe, des vagues creuses sur l'océan et des océans de pins.

Je pousse jusqu'à Lanne-Soubiran, sa petite église et le gîte qui y est accolé. J'y suis reçu comme un roi (pèlerin) par Michel, un hospitalier jacquet qui tient la baraque pendant l'absence de Marinette, la propriétaire du gîte. Michel a fait plein de fois le chemin et nous raconte son expérience pendant le dîner.

Je ne traine pas trop pour aller me coucher : j'ai marché presque 130 KM en 4 jours et la fatigue commence à se faire sentir. En plus, j'ai la chance d'être seul dans un dortoir très luxueux, alors j'en profite!

Je me pèse par hasard avant d'aller me coucher : gasp! soit la balance est déréglée, soit je comprends mieux pourquoi je me sens fatigué : j'ai perdu 10% de mon poids, en 15 jours, alors que je mange comme quatre.

Budget du jour
Nuit + Dîner et petit déj.
= 35g

Le gîte du jour
Le presbytère
Cool
★★★✩

L'ANECTODE
Maigrir sur le chemin
Vous avez un petit problème de surcharge pondérale? un petit bidon disgracieux que vous aimeriez voir fondre? Venez marcher sur le chemin!
Tous les pèlerins (au long court) que j'ai côtoyé sur la route de Santiago ont connu la même mésaventure que moi : ils ont tous perdu 10% de leur poids, minimum. Quel que soit leur régime alimentaire.
Personnellement j'avais tendance à bâcler, voire à zapper le petit déjeuner.
À midi, je privilégiais les piques-nique. Il m'est arrivé deux ou trois fois de zapper le déjeuner. En fait, durant la journée, je ne mangeais que quand j'avais faim. Et je mangeais... n'importe quoi! Surtout ce qui était gras et sucré : barre céréale, charcuterie, salade chimique en conserve, pain blanc, viennoiserie, gâteaux, fromage... En Espagne je ne passais pas une journée sans me bourrer de donuts.
Le soir, par contre, j'avais vraiment BESOIN de manger un vrai repas, ou plus exactement un gros repas. De mon arrivé au gîte en milieu d'après midi,  au moment de passer à table, je n'étais plus moi même tellement l'idée de manger m'obsédais! Soit je cuisinais (la plupart du temps) : par exemple une carotte crue,  une soupe de nouilles chinoises avec un avocat coupé en morceaux et arrosé d'un jus de citron, plein de pain, et disons un paquet entier de BN au chocolat; soit je me payais le diner si le gite offrait ce service. Là tout y passait : tout ce qui me tombait sous la main finissait aussi sec dans mon estomac. Je me donnais l'impression parfois d'être un chien affamé.
Au début, je ne buvais que de l'eau, voire une petite bière de temps en temps. Mais, passé la frontière, et après avoir sympathisé avec quelques pèlerins alcooliques notoires (ça existe), je me suis mis à picoler sec (j'y reviendrai). Bref malgré ce régime assez peu diététique, vous en conviendrez, j'ai réussi à perdre beaucoup (trop) de poids!

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Jour 24
Lanne Soubiran - Aire-sur-Adour - 20 KM

Lever de soleil 3 étoiles

J'ai grandi, ou bien?
Les landes, tout droit, tout plat..
Un peu de maïs, par ci par là
L'adour
Sandwicherie de l'Adour : une halte gastronomique!

Aire-sur-Adour
Mon dortoir pour la nuit : la Maison des pèlerins

Petite étape aujourd'hui : 20 KM jusqu'à Aire-sur-Adour.
Un beau lever de soleil pour entrer de plein pied dans une nouvelle journée de marche.
Je suis dans les landes, pas de doute: de longues lignes droites toutes plates, bordées de champs de maïs.

J'arrive très tôt à Aire-sur-Adour, vers midi. En traversant l'Adour, j'ai la surprise de croiser un lieu mythique à mes yeux: le camion sandwich de l'Adour. C'est un spot réputé pour son sandwich au magret (accompagné de frites délicieuses et bien grasses). Quand on revient du ski, on a l'habitude de s'arrêter ici en famille, ou avec les copains, avant de remonter, gavés, dans nos voitures. Là, ça fait tout drôle de manger son sandwich en solitaire, pèlerin fatigué, en plein été, marchant vers le bout du monde, à pied, un sac sur le dos... le sandwich, du coup n'a pas la même saveur!

Je suis crevé et j'ai de nouveau mal au talon d'Achille. Je décide donc de me reposer et de trouver un gîte : ce sera la Maison des pèlerins. En attendant l'ouverture, je vais boire une bière et glacer mon talon.

Le gîte est bien, et l'accueil d'Isabelle, une pèlerine lumineuse qui a rencontré son pèlerin (Alejandro) sur le camino frances, est parfait. C'est plein ce soir, et je m'apercevrai ensuite que beaucoup de pèlerins débutent à Aire-sur-Adour.

Avant le diner, je vais me coucher pour dormir un peu et essayer de me reposer car demain, j'ai prévu une grosse étape : 32 KM.
Le dîner est top (notamment une soupe à l'ail, sopa de ajo,  une spécialité d'Isabelle et Alejandro) et cosmopolite, autour d'une grande tablée conviviale. On sent que c'est la fin des vacances, car la moyenne d'âge est montée en flèche : au moins 60 ans! Je fais connaissance d'Ernest, un pèlerin suisse aussi timide et discret que moi, du coup on rigole bien tous les deux.

Au milieu du diner (vers 20H), un pèlerin surgit dans la salle commune, l'air épuisé, limite désorienté, pour réclamer un lit avec brutalité. Isabelle lui signale que son gîte est complet mais lui propose gentiment d'autres adresses. Il tourne le dos et s'en va sans dire un mot, ni merci, ni au revoir. Vu la réaction d'Isabelle, un peu las, je comprends que ce genre d'attitude est monnaie courante pour elle.

Dodo.

Budget du jour
1 Sandwich 4t + 1 gateau (financier aux framboises à se damner) 2t + 1 café et 1 Bière 4t + Demi pension 35
= 45g

Le gîte du jour 
La Maison des pèlerins
Formidable
★★★★

L'ANECTODE
Isabelle, du gîte la Maison des pèlerins à Aire-sur-Adour :
"Il ne faut jamais juger un pèlerin avant qu'il ait pris sa douche".

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Jour 25
Aire-sur-Adour - Arzacq-Arraziguet - 34 KM

Départ d'Aire-sur-Adour

Traversée de l'autoroute A65

Tout plat, tout droit, du maïs partout, mais une splendeur de ciel
Chapelle de Sansacq

Tssssss

Grosse étape : 34 KM
De longues lignes droites toutes plates se succèdent, entre champs de maïs et de soja. Pas de problème, même ça je savoure! Ca permet de penser, de s'évader, de délirer parfois...
Quelques très beaux paysages viennent rompre la monotonie: le lac du Brousseau qu'on longe nonchalamment, le village de Pimbo...

Malgré les douleurs récurrentes (talon droit et genou gauche), je sens que mes jambes me porteront peut-être, finalement, jusqu'au bout! Je ne veux pas quitter ce chemin qui me fait vibrer de la tête aux pieds!

Ce soir, je suis rejoint par Brice, venu faire l'étape de demain en ma compagnie. On s'installe vite fait au gîte, ou je retrouve plein de têtes connues, notamment mes trois zozos, et on file dévorer une pizza gigantesque.

Budget du jour
2 bières 5t + 2 lits et petit déj. au gîte communal 30t + courses (taboulé, banane et barres céréales) 5t + Demi pension 35
= 40g

Le gîte du jour 
Gîte communal
Correct
★★

L'ANECTODE
Un soir, au milieu du Pays Basque, je dîne en face de 2 écossais flegmatiques. Ils observent, placides, les autres convives : une bonne vingtaine de seniors en tenue fluo qui s'échauffent après avoir bu quelques verres d'irrouleguy.
À un moment, le volume sonore devient plus qu'intense et nous pique les oreilles.  L'un des 2 écossais lance à l'autre: "Tu penses qu'il y aura beaucoup de français sur le chemin en Espagne ?" 

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Jour 26
Arzacq-Arraziguet - Arthez - 30 KM


Le très fameux arbre des pèlerins
Vue sur la barrière des pyrénées, on aperçoit même "Jean-Pierre"

Les murs des maisons béarnaises : en galets


Brice
Ma lecture du soir... après avoir mangé une galette de riz et le reste d'une boîte de pâté!

Départ à 6H00.
Le Béarn, c'est beau. On a le plaisir de retrouver du relief, et du coup, de beaux points de vue. On aperçoit, sur chaque crète, au loin, la barrière des pyrénées, qu'il nous faudra encore au moins quatre jours pour atteindre. Ca fait battre mon coeur plus fort. Cette barrière, c'est celle que je vais franchir pour passer la frontière et débuter un nouveau et long voyage : en Espagne.

Si vous voulez connaître le sens du mot terroir, allez vous balader sur  le GR 65, du côté du Béarn! Ici, c'est la douceur de vivre : on se croirait transposé dans une des ces maquettes de train qu'on admirait, enfant, dans les vitrines des grands magasins: tout est à sa place : le hameau et son clocher, les grands chênes, la ferme isolée, le troupeau de vaches, la petite route qui zigzag autour des prés en pente.

C'est curieux de marcher avec quelqu'un de familier, après un isolement aussi long. Difficile de perdre ses habitudes de rythme de marche solitaire et de silence méditatif... Heureusement, Brice n'est pas trop bavard, lui non plus, et marche d'un bon rythme!

On double à vive allure un couple formidable que j'ai croisé depuis deux jours : Le juge et le colonel. Bien sûr, vu leur technique de sioux, on les retrouvera en début d'après midi, à l'arrivée de l'étape, bien installés, douchés, en train de boire une bonne bière.

On arrive donc à Arthez, assez joli village tout en longueur, perché sur une crête qui domine le Gave de Pau. Je m'installe dans le gîte communal, très chouette, ou je retrouve mon juge et mon colonel qui se la coulent douce. Les trois zozos sont là aussi. Brice repart vers sa vie, mais il me laisse ses restes de provisions car j'ai oublié qu'on est dimanche et que tout est fermé.

Je dîne en solitaire dans le gîte (galette de riz, pâté et...chips) car les autres pèlerins sont sortis à la recherche d'une... TV, pour regarder je ne sais quel match de foot. J'ai de la chance, car le dortoir ou je suis installé est vide, ceux qui devaient occuper les autres lits, n'étant jamais arrivés.
Il pleut toute la nuit.

Budget du jour
1 donativo (2 café, tomates et gâteaux 5g + 1 nuitée au gîte 10g
= 15g

Le gîte du jour 
Gîte communal
Très bien
★★

L'ANECTODE
Le juge et le colonel.
Plus tout jeunes, et bien ronds tous les deux, ils marchent à petit pas. On dirait un couple d'ours brun. Le colonel porte un petit sac en toile (militaire) sur le dos et devant, un dispositif qui lui permet d'avoir sous les yeux, en permanence, sa carte IGN. Lui, ce qui l'intéresse, ce sont les courbes de niveaux, la topographie, les échelles, les sinuosités de la route, les dénivelés, les directions. Et, surtout... les raccourcis. Une vrai passion pour les raccourcis. Tout ce qui peut lui faire quitter le GR afin de gagner quelques centaines de mètres, il prend. Entraînant derrière lui le juge qui souffle, transpire, éructe, râle et peine. Il arrive ainsi fréquemment, qu'après les avoir doublé des heures auparavant, on les retrouve... devant!
Accusés, ils se défendent en prétendant que nul ne peut prédire ou passe le VRAI chemin de foi, et que leur raccourci est au moins aussi valable que ce GR 65 qui nous ballade dans tous les sens. Le juge : "tu penses vraiment que les pèlerins d'il y a mille ans prenaient tous ces virages? Non, ils allaient au plus direct. Et bien, nous sommes leur descendant".
Au gîte, tout le monde les fuit, car ils atteignent des niveaux sonores de ronflement hors compétition. A Navarrenx, toute la chambrée, non avertie, leur faisait la tête le matin.
Bon clients à table, ils sont en outre pourvus d'une érudition hors du commun et d'un sens de l'humour dévastateur.

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Jour 27
Arthez - Navarrenx - 30 KM

La pluie vient de cesser, une nouvelle belle journée de marche s'annonce




L'usine de Lacq, impressionnant!
Je pose pour un pèlerin photographe
Quelle belle ballade, sur cette crête!


Le gîte communal!

Vue des remparts de Navarrenx

La journée commence par un petit miracle : mes chaussures sont sèches! La veille je les ai oublié dehors, et il a plu toute la nuit. Mais, une belle âme a eu la bonté de les rentrer à l'abri.
Je pars très tôt sans oublier de laisser un petit mot de remerciement sur la table de la cuisine.

Dès que je passe la porte du gîte, après avoir mis un bon moment à me protéger de la pluie (affaires dans des sacs étanches, pantalon et veste de pluie, poncho, sac imperméable de sac à dos...) il cesse aussitôt de pleuvoir, et il fera une belle journée.

L'étape est belle. Pendant plusieurs kilomètres, à la sortie d'Arthez, on marche sur une crête: au sud (à ma gauche) la barrière des pyrénées dans la tempête, la nuit, le brouillard et la pluie. Au nord (à ma droite) : le Béarn et le Gers dans le soleil levant, la paix et la lumière, qui balance ces phéromones. Un moment unique, goûté dans la plus parfaite solitude.
Même l'usine de lacq, entre chien et loup, scintille de mille feux : c'est là ou on brûle une grande partie des millions de tonnes de maïs croisé sur le chemin, afin de le transformer en bioéthanol.
Ce sera ensuite une succession de collines, qui vallonnent un paysage remarquable : la barrière des pyrénées qui grossit à vue d'oeil, les mas, les petites routes crottées, les forêts de chênes et de chataigners...

A la hauteur de Guinorolé (75m) je laisse derrière moi le gave de Pau, pour m'enfoncer dans un des plus beau coin de forêt croisé sur le chemin, jusqu'à la hauteur de Mercé (175m). ça monte fort! mais j'ai l'impression de voler!

Arrivé très tôt à Navarrenx, belle citée fortifiée (Vauban).
Le gîte communal est unique : situé dans l'immeuble historique de l'Arsenal, ancienne résidence des rois de Navarre! j'y retrouve mes 3 zozos; le juge et le colonel; ainsi que pas mal de têtes connues.
Une douche, et je file visiter longuement la ville. Je m'assois sur les remparts un long moment, juste pour le plaisir de laisser filer le temps, qui court aussi vite et légèrement que les nuages au dessus de ma tête.

Budget du jour
Petit déj. à Argagnon 5t + Courses pour 2 jours à Navarrenx 10t + 1 bière 3t (!!!) + une nuit 13g
= 31g

Le gîte du jour 
Gîte communal
Bien
★★

L'ANECTODE
A Navarrenx, il ya un gîte incontournable : L'alchimiste. Un bel endroit tenu par un type remarquable : jean Gaetan. Un hospitalier qui ne "veut pas vivre DU chemin, mais vivre LE chemin".
Vous faites sa connaissance dès votre départ du Puy-en-Velay, car vous croisez lors de vos étapes, les petites ardoises qu'il a placé là, à votre attention : ce sont des aphorismes qui peuvent vous occuper une bonne partie de la journée : "La vie n'est pas compliquée, c'est nous qui la compliquons" ou "ce qui est très très dur, rend très très fort"...
Il a ouvert sa maison aux pèlerins qu'il accueille en donativo, avec attention et intelligence. Je ne m'y suis pas arrêté lors de mon passage, car j'ai suivi mes "camarades" au gîte communal, mais d'autres pèlerins, rencontrés plus tard m'ont indiqué y avoir passé un moment unique. Une raison supplémentaire pour vouloir refaire le chemin, non? 


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Jour 28
Navarrenx - Aroue - 18 KM

Départ de Navarenx, sur le pont du XIIIe, dans les pas des pèlerins du moyen-âge


Traversée du Saison, avant Lichos

Quelques infos, glanées pendant le pique nique
Une soirée d'ainés, ça picole sec  ;-)
La frontière est là, toute proche. L'Espagne m'obsède un peu!


J'étais parti dans l'idée de me couper partiellement du monde. Je voulais même laisser le téléphone à la maison. Finalement, sur l'insistance de ma femme, j'y ai renoncé.
Ma femme me manque beaucoup, et ce, depuis le jour du départ.
C'est un manque douloureux et permanent. Mais c'est un manque qui fait aussi grandir. Parfois, il faut partir un peu pour que les choses redeviennent claires.
Par conséquent, on s'appelle presque tous les jours. Nous convenons qu'elle viendra me retrouver à Saint-Jean-Pied-de-Port, avec notre fille, pour l'étape des Pyrénées,  que nous franchirons ensemble. Cette nouvelle me remplit d'une joie inédite. Un truc qui me submerge, m'emporte.

Du coup, je lève le pied, sinon j'arriverai beaucoup trop tôt à Saint-Jean-Pied-de-Port. Fini les étapes de 30 KM! aujourd'hui ce sera... 18 KM.
Je prends mon temps en traînant comme un escargot. Je discute avec les autres pèlerins que, désormais, je connais presque tous. On convient avec les 3 zozos que, ce soir, on se retrouve au gîte communal d'Arroue, afin que je cuisine pour tout le monde. Et j'imagine, pendant toute l'étape, ce que je vais bien pouvoir leur concocter avec plaisir...

Hélas, arrivé à Arroue, le responsable du gîte me dit que c'est complet. Je suis le seul à ne pas avoir réservé. C'est la première fois que cela m'arrive : se retrouver porte close. C'est un choc. Les plans tombent à l'eau. Il y'a une possibilité de dormir sur un canapé sous le préau de l'école, mais ils annoncent beaucoup de pluie dans la nuit et je me dégonfle, en faisant demi tour jusqu'au gîte Bohoteguia, ou il reste de la place.
C'est beaucoup plus cher, mais Simone, l'hospitalière, elle même pèlerine, me fait un prix (sans que je le demande) car je viens du Puy-en-Velay. Sympa.

Le gîte est remarquablement bien pensé, organisé. Tout est neuf et vraiment dédié confort du pèlerin. On est comme des coqs en pâte : le dîner, fait maison, est divin avec vin à volonté, apéro etc...
Malgré tout, je me sens un peu loin de mes bases : trop de monde, trop de bruit, trop de confort.  Je regrette amèrement le vieux gîte communal et les copains. Heureusement on est côte à côte avec mon autiste Suisse préféré, Ernest et nous mangeons en silence en supportant stoïquement le vacarme des ainés déchainés et un peu bourrés.

Couché très tôt, boule Quies et dodo.

Budget du jour
Gîte (nuit, diner, petit déj., lessive) 30t + petites courses (on me dit qu'il n'y a plus un seul commerce avant Saint-Jean-Pied-de-Port) 5t
= 35g

Le gîte du jour 
Ferme Bohoteguia
Pro
★★★

L'ANECTODE
On rencontre beaucoup de femmes qui marchent seules sur le chemin. Depuis mon retour beaucoup de femmes à qui je parle du chemin me disent leur désir de réaliser elles-même ce périple, mais également, leur angoisse à l'idée de marcher seule.
La meilleure preuve est celle-ci : sur internet, si vous tapez "Saint-Jacques homme" vous aller tomber sur des sites techniques : les topos, le matériel, l'histoire. Par contre, si vous tapez "Saint-Jacques femme" vous tomberez pendant des pages entières sur l'idée du DANGER.
Je m'aperçois alors que tous mes arguments pour les rassurer tombent à plat : le chemin est très sécurisé; c'est rare de se retrouver vraiment seul, les pèlerins font attention les uns aux autres, il y a beaucoup de respect et de pudeur vis à vis des femmes seules, elles ne sont jamais importunées etc...
La seule chose donc que je peux leur dire, c'est que j'ai rencontré beaucoup de pèlerines solitaires, Silke, Marion, Solène, Sylva, Dearminie, Caroline, Valérie, Dearène... et que toutes ont marché avec un bonheur et un sentiment de sureté absolus, elles sont les reines du chemin.


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Jour 29
Aroue - Ostabat - 24 KM

Départ matinal d'Aroue, à moi le pays Basque
La pluie s'invite avec le lever du jour
Salut les pèlerins!
Un picnic à l'abri de la pluie battante : vous avez ici l'image du luxe!

La stèle de Gibraltar
La grimpée vers la chapelle de Soyartz, un bon entrainement pour les pyrénées!
La chapelle de Soyartz...
...Ou j'ai le bonheur de retrouver Valérie, et le soleil
Du coup, on ne se quitte plus!
Ostabat
Au gîte, une belle brochette de pèlerins au long cours, Pedro, Valérie, Andy et Peter

Le petit déjeuner, pourtant très matinal, est aussi bruyant que le dîner de la veille. Je file en vitesse. Plus que jamais je ressent cette joie intense de passer le seuil du gîte pour me retrouver seul dans la nuit, le silence et la solitude, sous le ciel immense. Une belle journée de marche devant moi.

Des 8H il se met à pleuvoir. Fort. Je sors le pantalon et la cape de pluie, la housse de sac imperméable. Je bénis mes chaussures chéries qui resteront sèches malgré la pluie, qui durera presque toute la journée.

La pluie
J'aime la pluie. J'aime le bruit de la pluie, son odeur. Sa mystique. J'aime tout dans la pluie. Sauf d'avoir les pieds mouillés. Ca, c'est pas possible. Apres des années d'expérience de marche, voici ma méthode pour rester (à peu près) sec, sous la pluie:
-Chaussures en cuir Meindl. La Rolls de la chaussure de marche. Confortable, robuste et totalement étanche.  Le truc autrichien : increvable.
-Surpantalon de pluie Marmot. : léger et efficace
-Veste 3 couches patagonia : légère et efficace
-Poncho de pluie (si la pluie est très forte) par dessus le sac à dos
-Housse imperméable pour le sac à dos Millet
Et, à l'intérieur du sac, toutes mes affaires sont rangées, par catégorie, dans des sacs plastique étanches:  De haut en bas : le casse croute, les affaires de toilettes et le change du soir, les affaires sales ou pas sèches, le duvet etc...
Ainsi, j'ai pu profiter avec bonheur des jours de pluie, en restant au sec. Seul le phénomène inévitable de condensation fait qu'on est un peu humide en arrivant à l'étape. Pas d'inquiétude. Même si vous êtes trempé, une solution: le sèche linge, présent dans la plupart des gîtes et albergues (entre 2 et 5 euros).

Marcher sous la pluie, bien équipé, c'est bon. Le seul truc difficile c'est qu'on a tendance à négliger le repos : pas facile en effet de se poser quand tout est trempé. Du coup on a tendance à marcher sans s'arrêter. C'est le piège.

À Larribar, je me pose dans un arrêt de bus pour casser la croute. Je suis rejoint par Ernest. On saucissone en silence en écoutant tomber la pluie. Parfois, on échange un sourire. Pas plus, pas mieux. On se quitte sous la pluie. Je ne le reverrai plus.

Apres avoir franchi la stèle de Gibraltar,  carrefour où se rejoignent les chemins de Paris, de Vézelay et du Puy, il y a une montée assez raide qui mène à la petite chapelle de Soyartz. La vue y est superbe, d'autant que la pluie vient de s'arrêter et qu''un rayon de soleil renvoi les nuages à dix. La chapelle est fermée, mais dans l'abri d'à côté, j'ai la joie de retrouver Valérie, trempée comme une soupe. Elle a vraiment filé depuis 3 jours! C'est bon de revoir son sourire. Du coup, on marche ensemble et on décide de trouver un gîte en commun. Ce sera Aire-Ona, à Ostabat, ou on retrouve également les 3 zozos, en plein atelier séchage.

Maintenant le soleil donne, et on se cale dans le jardin ou on refait le monde. Comme un bonheur n'arrive jamais seul, on a le plaisir de voir passer Markus avec sa guitare sur le dos. Il nous dit qu'il se sent fatigué et que sa cheville le fait souffrir. On l'encourage et on se promet de se revoir. Maintenant, je sais que tout est possible.

Soirée de dingue.
On retrouve Peter, un suisse qui marche depuis chez lui et Andy, l'allemand amateur de vin, au centre du village. On commande quelques pichets et on rejoint le gîte. Entretemps, Pedro est arrivé.
Pedro, c'est quelqu'un! Catalan pur jus, il a fait quasiment toutes les variantes possibles du chemin. Il y passe tout son temps libre. Il a mille anecdotes.
Cette fois-ci, il est partit de... Paris! Au pied de la tour Saint-Jacques, comme le veut la tradition. Il est allé en touriste à Paris avec sa copine, et après une semaine de visites, de bons restaus, de musées, de ballades en péniche et de shopping, lui est rentré à pied, le sac sur le dos, jusqu'à Santiago! "c'était l'occasion" nous dit-il.
Dîner en commun ou le vin coule à flot. Ca rigole.

Budget du jour
Gîte (nuit + une lessive partagée à quatre) 25t 
= 25g

Le gîte du jour 
Aire-Ona
Bien
★★★

L'ANECTODE
Le test de personnalité
Ce matin je pars le premier. Il me tarde d'aller respirer l'air frais sous les étoiles. Il  y a une vingtaine de pèlerins, affairés autour de la table du petit déjeuner. En train de parler de leurs petits enfants, de leurs ampoules, et de la qualité des yaourts maison de notre hospitalière Simone.
Je suis déjà équipé, le sac sur le dos, la frontale sur la tête. Je me dis: "tu ne vas pas partir comme un voleur, c'est le moment de voir si le chemin a renforcé ton affirmation de soi". Une profonde respiration et je me lance: "au revoir tout le monde, et bon chemin!"
Flop total. Personne ne m'entends ni me réponds, seule une grosse dame en face, bienveillante, me lance un sourire poli.
Bon, c'est pas gagné, mais j'ai encore un mois pour m'affirmer, oui ou non?

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Jour 30
Ostabat - Saint-Jean-Pied-de-Port - 22 KM

Le Pays Basque, Euskadi!

La croix de Galtzetaburu, n'essayez même pas de prononcer!
Mes trois zozos qui font la course.

On dirait un repas de pèlerin. Plus rien n'existe autour, sauf la bouffe...
L'arrivée à Saint-Jean-Pied-de-Port. Un moment important et assez flippant!
Je fais le touriste
Le gîte paroissial la Kaserna

Pedro au repos

Journée importante.
Ce soir j'arrive à Saint-Jean-Pied-de-Port, après 30 jours de marche. C'est la moitié du chemin. C'est la fin de la partie française, bientôt l'Espagne, l'inconnu. C'est le moment aussi ou les compteurs sont remis à zéro. La plupart des pèlerins s'arrêtent ici. C'est le moment où on perd plein d'amis. Et ou une multitude d'autres pèlerins, neufs, inconnus, étrangers, débutent leur chemin.

J'ai trop bu la veille, du coup j'ai du mal à me tirer hors du lit. En plus, je sais que l'étape est courte : 22 KM, alors je prends mon temps. On se donne tous rendez-vous à Saint-Jean-Pied-de-Port pour se dire adieu...

L'étape est belle, malgré les kilomètres de bitume. Le Pays Basque c'est... esthétique. À la croix de Galtzetaburu je suis rejoint par Pedro et on casse la croûte ensemble, le cul sur la stèle. Il me parle de l'Espagne avec chaleur et conviction. Si on se perd, on se donne RDV à Pampelune pour manger des tapas et boire des coups. Ca me motive ;-)

J'arrive très tôt à Saint-Jean-Pied-de-Port et c'est un choc. Ca fait un mois que je marche seul ou presque, sur des chemins de caillasse, entouré seulement de pèlerins discrets, familiers et amicaux. Et là, d'un coup je me retrouve devant les grilles de... Disneyland disons. Quelque chose comme ça.

Une foule importante encombre les rues, téléphone portable en avant. Les nationalités se mélangent. Devant les gîtes, il y a des queues de pèlerins qui se forment à la recherche d'un lit pour la nuit, les terrasses des cafés sont bondées... la multitude est propre, parfumée, rasée de près et bien coiffée... En attendant l'ouverture du gîte, je me réfugie sous les remparts, de l'autre côté de la Nive, comme une bête traquée (non, je rigole).

De plus, je ne ressens pas d'émotion particulière à avoir parcouru la moitié du chemin. C'est curieux non?  Je me projète probablement déjà sur l'Espagne. Seule l'idée que ma femme et ma fille me rejoignent demain me donne des ailes. Je suis tellement impatient de les revoir!

Le gîte est... dingue!
C'est un accueil paroissial, tenu par des hospitaliers bénévoles. Il n'y a que 13 places, mais j'ai la joie d'y retrouver la petite colonie d'amis pèlerins (on avait réservé ensemble la veille) : Marcus, Pedro, les trois zozos... notamment.
La kaserna, car avant c'était une caserne de douanier. La dernière propriétaire en a fait don à une association jacquaire. Un des rares gîtes réservé aux pèlerins à pied, portant leur sac, sans véhicule d'accompagnement et interdit aux groupes constitués.

On se rend tous à la messe des pèlerins qui va être un moment important de mon pèlerinage. Je vous épargne les détails, mais il y a là une vingtaine de pèlerins avec lesquels j'ai partagé des moments très forts. Seuls Peter, Pedro et Marcus continuent sur l'Espagne. Tous les autres, dont Valérie, les 3 zozos, le juge et le colonel... s'arrêtent ici. C'est le moment des adieux. C'est dur. Des larmes coulent, et on vit là un moment unique.

Diner de pèlerins. Ca chante, ça rigole, c'est simple.
Difficile de dormir. Trop d'émotions pour un seul homme.

Budget du jour
Bières 9+ cartes postales et guide michelin Espagne 10t + Nuit et dîner 20t + un verre de vin avec Peter 8t
= 52g

Le gîte du jour 
La Kaserna
Remarquable
★★★★

L'ANECTODE
Pedro
C'est un gars solide, trapu. Le menton carré. Deux épaules comme des jambons Serrano. Il a la voix grave et chantante de Sergi Lopez.
Il est partit de Paris, sous la tour Saint-Jacques comme au moyen-âge.  Il trouvait que ça avait de la gueule. Il a déjà emprunté tous les chemins possibles qui mènent à Santiago. Il a mille histoires à raconter. Plus rien ne lui fait peur. Il est tranquille. Le seul truc qu'il craint c'est la pluie. Il me dit "Vous, les français, vous aimez la pluie. L'autre jour j'ai marché avec deux jeunes françaises sous la pluie. Elles souriaient ! Moi, je suis espagnol, j'ai besoin de soleil."


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Jour 31
Saint-Jean-Pied-de-Port - Repos

Repos : c'est le moment d'écrire ses cartes postales...
...et de bien préparer son sac pour la seconde partie
Plein de rencontres dans les rues de Saint-Jean-Pied-de-Port : Markus...
...où Dearminie, toujours le téléphone à la main ;-)

Aujourd'hui c'est repos.
J'attends, le coeur battant la chamade, ma femme et ma fille... ainsi que mon vieux papa, le papou des papous, qui conduit la voiture.
Pour tuer le temps, je me ballade, toujours aussi halluciné par la foule incroyable des pèlerins qui déferle sur la ville. Je croise de nouveau plein de têtes connues.
Markus a décidé de se reposer également un jour, après avoir longuement hésité puisqu'aujourd'hui, il fait beau, alors que pour le lendemain, la météo s'annonce plus compliquée. On boit une bière et il me gratifie d'un joli petit concert de guitare. Je commence à m'attacher vraiment à ce bonhomme étonnant, et j'espère sincèrement pouvoir le croiser sur le Camino, malgré son rythme de fou.
En allant chercher ma lessive, j'ai le plaisir de croiser également Princesse Daerminie, escortée par une troupe de chevaliers servant. Elle à toujours autant la pêche mais, hélas, elle s'arrête ici, à Saint-Jean-Pied-de-Port. Encore un adieu.

J'écris des cartes postales, fais quelques courses, une lessive, range mon sac parfaitement.

Les retrouvailles sont...inénarrables et je garderai tout ça pour moi. Bonheur.
On passe une belle soirée ensemble. Petite nuit d'insomnie ou j'écoute, tranquille, mon coeur battre très fort, et très lentement. Il pleut.

Budget du jour
Papou et Marie payent tout, le pauvre pèlerin, rien.
= 0g

Le gîte du jour 
Appartement Rbnb
Bof
★✩✩✩

L'ANECTODE
Quelques stats collectés au bureau des pèlerins.
En 2016, ce sont 277 915 pèlerins qui ont été comptabilisés à Saint-Jacques!  La plupart partent de Sarria, en Espagne (22%), mais en seconde position, de Saint Jean-pied-de Port (12%). Pas étonnant tout ce monde. Chaque jour, ce sont entre 200 et 300 pèlerins qui partent à l'assaut des Pyrénées. Jean-Marie, l'hospitalier de la Kaserna, nous raconte que, certains jours, la ville de Saint Jean-pied-de Port est obligée d'ouvrir le gymnase pour y faire dormir les pèlerins tellement l'afflux est important.
Il y a 48% de femmes et 52% d'hommes. Pour les nationalités ce sont les espagnols les plus nombreux : 44%, suivi des Italiens (15,59%), Allemands (13,81%), Etats-Uniens (9,92%), Portugais (8,62%) et Français avec seulement 5.77%!

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Jour 32
Saint-Jean-Pied-de-Port - Roncevaux - 28 KM

Départ dans la pluie et la foule à l'assaut des Pyrénées


Mes petites femmes ont du gaz! on double tout le monde, j'ai du mal à les suivre.
Casse-croute debout sous la pluie...
...c'est un peu la Bérézina par ici
On dirait le Cantal, aux beaux jours ;-)

On arrive au col, les filles tracent toujours dans la tempête...
Et gardent le sourire, elles me donnent toute leur force
Car moi, je fais un peu la gueule ;-)

Roncevaux apparait enfin, dans l'un des rares rayons de soleil de la journée
L'abbaye ou je vais me retrouver seul de nouveau. Ouiiiiiin, je veux pas y aller!

La voilà l'Étape. C'est le grand jour.
Il pleut à torrent. Je suis inquiet pour ma femme et ma fille. Les conditions vont être terribles aujourd'hui, et je m'en veux de leur faire partager. Je me sens affuté et ne pense pas que les 1200 M de dénivelé me pose un problème, même sous la pluie, mais je suis soucieux pour les filles.
Elles ne veulent rien savoir et continuent à engloutir leurs tartines avec un grand sourire.

100 mètres après avoir passé la porte du gîte nous sommes déjà trempés. Beaucoup de pèlerins sont partis tôt dans la nuit et, devant nous, c'est une longue colonne de marcheurs, les épaules voutées et la mine triste, qui subit les intempéries.
Nous on se régale à marcher ensemble. On profite de cette chance qui s'arrêtera ce soir...

Tout de suite, ça monte fort, mais les filles ont mis le turbo et j'ai beaucoup de mal à les suivre. On double sans arrêt d'autres marcheurs, et ce qu'on voit nous laisse perplexe : beaucoup de pèlerins, dont ont ne connait pas la destination, ne semblent pas DU TOUT préparés à une marche au long cours. Mal chaussés pour certains, mal équipés pour d'autres, trop chargés pour la plupart, quelques uns font dix pas, puis s'arrêtent pour souffler et repartent en grimaçant. Comment feront-ils pour rejoindre Santiago, à 800 KM de là? Même pour atteindre Roncevaux, à 25 Km, c'est pas gagné pour eux.

On a la chance d'avoir quelques accalmies ou on peut savourer le paysage et sécher en partie. On traverse de jolies forêts de hêtres, plongées dans le brouillard. Pause sandwich sur le pouce, debout sous la pluie. On est gelé. Juliette grelotte.
Arrivé au col Lepoeder (1430 M) on vire à droite (sur le conseil de Jean-Marie du gîte la Kaserna, l'avant veille) par le chemin le plus facile. Il nous fait éviter la traversée de la forêt en pente dans la boue. De ce côté il n'y a personne, tous les pèlerins vont tout droit.

Il est temps qu'on arrive, ma fille est crevée, mais ne se plaint pas. Toujours la pêche et les vannes qui fusent. Elle est aussi forte que sa mère. Bon sang, c'est des vraies squaws ces deux meufs!

Dans une éclaircie, on voit apparaitre Roncevaux. Roncesvalles en espagnol, car voilà, je suis en Espagne. L'arrivée à l'abbaye restera un souvenir marquant. Il faut faire la queue longuement pour obtenir un lit, tout le monde est trempé et certains ne tiennent plus debout. Le hospitaliers accueillent du mieux qu'ils peuvent cette foule rompue. Ce soir comme souvent, il n'y aura pas de place pour les retardataires: ils seront bons pour prendre un taxi ou une navette qui les enverra se faire dormir ailleurs, parfois loin du chemin. Dur, pour un premier soir!

Je croise Andy, qui attend le bus qui le ramènera à Saint-Jean-Pied-de-Port. Il rentre le lendemain en Allemagne. Son sourire va me manquer.

L'abbaye est jolie, propre et très fonctionnelle. Je m'installe dans un "carré" de 4 dormeurs. En face de moi, un américain en très nette surcharge pondérale, n'arrive pas à enlever ces lacets. Il est épuisé et finit par s'écrouler tout habillé sur sa couchette. Il ronflera puissamment toute la soirée et toute la nuit.

On doit se quitter.
Je vois la voiture de papou, venu récupérer mes petites femmes,  disparaitre derrière un virage. Un peu plus, et je me lançais en cavalant derrière eux, comme un clébard abandonné!
Putain que c'est dur cette séparation! J'en ai gros! Je chouine un peu sous la douche, puis, propre et sec comme un sou neuf, le plus dignement possible, je descend partager le dîner du pèlerin. Je me retrouve (dans un vacarme inouï) attablé avec un grand australien tout rose, véritablement surexcité par l'aventure qui commence pour lui; Une sud africaine sexy et volubile et une portugaise qui vit à... Dubai. Je jure que c'est vrai. Bien sûr, tout le monde parle anglais. Mais pas du tout l'anglais que je parlais avec Andy par exemple, ou avec d'autres pèlerins étrangers. Non, le vrai anglais : incompréhensible donc pour un natif du Cantal.
Mes 3 compagnons de table n'ont jamais entendu parler du Puy-en-Velay et quand j'arrive à placer que je marche depuis 800 KM et que je vais jusqu'à Fisterra, je vois bien qu'ils ne me croient pas. Ils pensent que je plaisante. Finalement, on rigole bien.

En rentrant vers le dortoir, je fais un détour par l'église ou j'ai la chance d'assister à un concert de musique sacrée. C'est beau et triste. Les émotions de ces deux derniers jours finissent par me terrasser : je me sens vide, calme et serein.

Nuit blanche à écouter le train express qui dort à mes côtés.


Budget du jour
Papou et Marie payent tout, le pauvre pèlerin, toujours rien.
= 0g

Le gîte du jour 
Abbaye de Roncesvalles
Belle usine à pèlerins
★★✩✩


L'ANECTODE
Roncesvalles, c'est quelque chose! Si il y a une étape dont le pèlerin se souviendra toute sa vie, c'est bien celle là. Il y a plus de mille ans que tous les pèlerins du monde sont accueillis ici, dans ce petit hameau d'une vingtaine d'habitants. On comptait jusqu'à 40 000 pèlerins les années des jubilés! C'est en 1982 que l'abbaye à rouvert ces portes aux jacquets.
Ce n'est pas une étape très difficile pour des marcheurs entrainés. Le problème c'est que beaucoup d'agences de voyage dans le monde "vendent" Roncevaux très bien. Du coup beaucoup de pèlerins font de cette étape, leur première étape. Ce qui est une grave erreur pour beaucoup. Certains en effet,  ne pourront pas aller plus loin, épuisés. Ils auront ainsi tout le loisir de méditer à l'histoire de la fameuse bataille : c'est à quelques centaines de mètres de là,  au pied d'Ibañeta, que se déroula vraisemblablement la bagarre contre les Carolingiens ; l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne, commandée par Rolland, y pris une branlée.  Un coup des basques, rendus furieux de la destruction de Pampelune par les armées impériales. Jean-Marie, du gîte la Kaserna a conseillé sagement à une pèlerine novice et pas du tout sportive, Valérie, de prendre un taxi jusqu'à Roncevaux. "Un taxi pour Roncevaux"', un beau titre pour un récit de bataille, non?

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Jour 33
Roncesvalles - Zubiri - 22 KM

Beaucoup de flotte pendant toute l'étape
De belles éclaircies, et une foule ininterrompue de pèlerins

Mon rayon de soleil de la journée: Markus, qui me remonte le moral
Des mollets de marathonien : Impossible de suivre son rythme! Remarquez les chaussettes avec la coquille ;-)
L'étape est superbe: beaucoup de forêts traversées

Zubiri
Le gîte communal est pris d'assaut à... midi!
Je choisi donc une albergue, en face, ou il reste... une place. (photo Google Earth)
Tout petit, petit moral ce matin.
Peu ou pas dormi. Dortoir glacé. J'ai "passé la nuit" tout habillé. Petit déjeuner bâclé. La foule partout. Sentiment de solitude. Dehors il pleut à torrent. Je prends place dans la nuit, sous l'averse, dans la cohorte des pèlerins qui démarrent leur étape. On a l'air d'une armée en déroute.
Pour la première fois, je me demande ce que je fous là.

Pourtant l'étape n'est pas sans intérêt. Le chemin qui évite soigneusement la route nous entraine dans une assez jolie ballade. On suit un chemin sinueux, bordé d'arbres, qui a quelque chose de "sacré". Beaucoup d'ascensions de pentes bien raides. Mais rien à faire, je passe la matinée à doubler des ponchos colorés, du gris dans la tête.

Deux heures après mon départ, j'ai la surprise d'être doublé par une fusée : Markus! Je suis tellement heureux de revoir sa bouille. En short, Poncho rouge dégoulinant, chapeau bavarois bien enfoncé sur la tête, guitare sur le dos, ruisselant de pluie, les lunettes couvertes de buée, je ne vois que son grand sourire qui à l'air de se moquer gentiment du monde. On discute un bon moment en marchant très vite. Il me rassure et me donne du courage, puis il s'éloigne. Qui sait, peut-être le reverrais-je plus loin?

J'arrive à Zubiri très tôt (vers 12h). Je casse la croûte, profitant d'un rayon de soleil. Ensuite, je n'ai plus envie de marcher. Je me sens un peu perdu, et j'ai besoin de retrouver des repères. En plus, je ne suis pas pressé. Je décide donc de dormir ici.
Le gîte communal n'est pas encore ouvert mais il y a la queue devant! Je n'ai jamais vu ça en France. C'est une première. D'autant que tous les jacquets, sur le sujet, m'ont dit: "en Espagne, c'est comme en France, tu ne réserves pas, tu ne te prends pas la tête, il y a de la place partout."
Je décide d'aller juste en face, à l'albergue Segundo Etapa, la bien nommée, car je ne marche pas sur ce chemin pour faire la queue, comme au magasin, devant une caisse.

Je suis accueilli, avec beaucoup de chaleur, par Anna. Et elle me dit ceci : "hombre, tu es fou de ne pas réserver tes étapes. Ici, en Espagne, en Septembre, ça ne marchera pas. Tu vas trouver porte close quatre fois sur cinq. Moi, par exemple, je n'avais plus qu'un seul lit de libre, et maintenant zéro. Et c'est comme ça tous les jours."
Effectivement, cinq minutes après moi, en tout début d'après midi donc, je la vois refouler gentiment un couple à la recherche d'un hébergement. Quelques minutes après, elle appellera un taxi qui viendra les chercher pour les conduire à Larasoana, quelques kilomètres plus loin. Ils sont dégoutés.

Quand je raconte à Anna qu'en France, je n'ai jamais réservé, que j'ai toujours trouvé de la place, et que les gîtes sont parfois vides, je vois qu'elle ne me crois pas.
Le gîte est très moderne, propre et fonctionnel. Après une longue sieste, je prépare le dîner dans la salle commune et découvre une autre donnée importante de l'Espagne : le cosmopolitisme. Autour de la table, il y a trois jeunes coréens qui s'empiffrent comme les garçons peuvent s'empiffrer à leur âge : un vrai spectacle;  un couple pétaradant d'espagnols; deux québécoises fatiguées; un couple d'italiens, et Dearène, une jeune américaine toute mignonne et discrète, un peu dans la lune. Langage : anglais obligatoire. Pas facile.
Retour au lit très vite, boule Quies© et dodo.

Budget du jour
Un sèche linge 3g + Nuit et petit déjeuner 15g
= 18g

Le gîte du jour 
Albergue Segundo Etapa
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Les réservations en Espagne au mois de Septembre.
J'ai croisé des pèlerins qui ne réservaient pas en Espagne, ça existe. Mais ce sont des gens qui sont prêts à prendre un taxi, une navette, voire d'aller à l'hôtel... Pour le pèlerin au budget serré qui veut rester sur le camino, sans dévier de son seul objectif : marcher et arriver au bout, je pense qu'il faut réserver.
Anna m'a donné LE truc génial pour réserver chaque soir pour le lendemain, sans aucun stress. Je vous le communique à mon tour, bande de veinards:
Quand on arrive le soir à l'albergue, il faut être gentil, aimable et souriant. Ça, c'est le premier point. Ensuite, pendant les démarches administratives (crédentiale, passeport etc...), demandez à votre hôte de bien vouloir réserver votre lit pour vous, pour le lendemain. N'hésitez pas à l'impliquer : "je veux faire trente kilomètres, ou pensez-vous que je puisse dormir? connaissez vous une albergue pas chère et propre? pouvez-vous l'appeler de ma part pour une réservation? muchas gracias!" Avantages :
- ils parlent espagnol et peuvent expliquer clairement les choses.
- ils se connaissent souvent, et même si l'établissement appelé est déjà plein, ils vont se faire un devoir de trouver une solution.
-Personne n'a jamais refusé ma requête.
-les hospitaliers connaissent très bien la réputation des albergues suivantes, il pourront ainsi être de très bon conseil.
Votre réservation prise, vous allez pouvoir marcher le lendemain sans stress. Seul truc : cela vous oblige à respecter une plage horaire pour votre arrivée. Si vous la dépassez, votre lit sera alloué à un autre aussitôt. Cela s'explique encore une fois par l'incivisme de beaucoup de "pèlerins" : certains n'hésitant pas à faire plusieurs réservations, le même soir, pour être sûr d'avoir une place. Le gîte se retrouvant ainsi avec des lits vides, donc un manque à gagner.
En utilisant la méthode d'Anna, j'ai chassé ce problème de la tête jusqu'à mon arrivée à Fisterra.

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Jour 34
Zubiri - Cizur Minor - 28 KM

Départ de Zubiri, dans un décor de béton et d'acier
Et encore de la flotte sur nos pauvres têtes ensomeillées

Un château en Navarre...



Pampelune, traversée de part en part, une ville agréable


Quelques tapas et un rayon de soleil, l'Espagne prend place dans mon coeur

Un gîte formidable et une institution : L'albergue Familia Roncal...
... et son beau jardin apaisant

Après une nuit quasi blanche (un couple de ronfleur, bien plus puissant que mes boules Quies, ont fait vibrer le dortoir de leur deux luettes) et un solide petit déjeuner, départ dans la nuit.

Encore une étape très jolie (quoique boueuse), vallonée, souvent tracée entre deux haies de buis. Je passe la matinée à doubler une foule impressionnante de pèlerins. La voie du Puy, en France ne m'avait pas préparé à ça. Je suis perturbé par cette densité de marcheurs, et me surprend, parfois, à râler comme un vieux grincheux.

Pampelune ou j'arrive en fin de matinée est une très grande ville (200 000 habitants). Je me ballade un peu dans le centre historique, bien caché derrière ses remparts, mais je renonce aux visites prévues (Cathédrale), trop de monde, trop de bruit, et je suis crotté des pieds à la tête.
Je me contente de m'asseoir à une terrasse de café, entre deux averses, pour déguster quelques tapas. Je pensais que la magie du chemin opérerait de nouveau et que je croiserai, comme on l'avait prévu, Pedro, le pèlerin parti de Paris. Mais non, pas de Pedro en vue, on ne gagne pas à chaque fois. Je déguste donc mes tapas seul, en observant touristes et pèlerins déambuler dans les rues pavées.
Il me faudra plus d'une heure pour traverser la ville. Un vrai plaisir. Cette ville me séduit, tranquille et harmonieuse.
J'en profite pour faire des courses énormes, car je maigri à vue d'oeil et ça commence un peu à m'inquiéter. Du coup, je sors de la ville avec un sac très lourd, chargé de victuailles, jusqu'à Cizur Minor, grand village situé à cinq kilomètres de Pampelune.

J'ai réservé la veille, grâce à la technique de Anna, un lit à l'albergue Familia Roncal, une magnifique étape de 52 lits tout de même, où tout est... plein! Je suis scié!
Chacun essaie de remettre un peu d'ordre dans ses affaires : tout le monde est arrivé trempé et crotté. Du coup, on frotte, on brosse, on sèche, on étend, on répare, on plie, on range, on organise,... le quotidien du pèlerin.
En face de moi, un gaillard habillé tout en noir, en train de cirer sa paire de Meindl, me dévisage. Il a l'air fatigué et en colère. "tu serais pas français par hasard? parce que moi j'en ai marre de tout ce monde. J'ai passé la matinée à doubler ces touristes. Et pas un seul français, en plus. Plus personne à qui parler depuis Roncevaux! Mais qui sont tous ces gens?". je met un moment à comprendre qu'il plaisante. En fait, il résumait tellement ma pensée... mais cette pensée est si négative que, pour l'instant, on ne peut qu'en plaisanter. Bien vu. Je vous présente Alain. On marchera ensemble, jusqu'au bout.

Grande bâtisse au jardin arboré, l'albergue dispose d'une annexe très fonctionnelle dans laquelle on peut se faire à diner. J'en profite donc pour vider une partie de mon sac, directement dans mon estomac. Alors que je pense dîner à nouveau seul, Dearène, pèlerine croisée la veille à Zubiri, débarque avec une bouteille de (bon) vin. Je l'invite donc à partager le dîner et on passe un super moment.
Cette gamine est incroyable : elle parle espagnol couramment, un peu allemand, et assez bien le français! Elle vit en Caroline du nord, dans une petite ville ou elle est orthophoniste. Elle a pris une année sabbatique, pour faire le chemin, de Roncevaux à Compostelle; et découvrir ensuite la France car elle veut se reconvertir dans l'oenologie ou l'agriculture biologique, elle n'a pas encore choisi. Elle compte bien également s'arrêter, dès que l'occasion se présentera, chez tous les potiers qu'elle croisera, car elle a également une passion pour la poterie. Elle se cherche.
Nous sommes rejoint à la fin du repas par une autre américaine, la soixantaine, parlant français également, qui habite... Hawaii! Elle est mariée à un homme très riche et voyage dans le monde entier, la plupart du temps sur des vieux yachts en bois exotiques déglingués. Elle nous montre des photos de sa demeure sur sa tablette : un truc dingue, on dirait la villa de Robin Master, dans la série Magnum.
On re-boit des coups.

Budget du jour
Courses (pâtes chinoises, bananes, gâteaux secs, fromage, pain, salade) 9g + Bière et tapas 6+ Nuit et petit déjeuner 10g
= 25g

Le gîte du jour 
Albergue Familia Roncal
Formidable
★★★✩


L'ANECTODE
C'est l'histoire des 2 français qui se rencontrent à l'étranger
Très peu de pèlerins français sur le Camino Frances (à peine 5%). En fait aucun, ou presque dans mon cas. Il faut dire que je ne les recherchais pas particulièrement ;-)
Quelques jours après mon départ de Saint-jean-Pied-de-Port je rencontre Alain, un normand taiseux et ronchon dans une albergue. On est content de rompre notre isolement dû à notre mauvaise connaissance de l'anglais et de l'espagnol : et pour fêter ça, au bout de cinq minutes chrono, on se met à dire du mal des autres.


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Jour 35
Cizur Minor - Cirauqui - 28 KM


Pampelune, au loin dans la nuit
Début de l'ascension de la sierra del Perdon...

...son champ d'éoliennes...
...et de sculptures jacquaires
Vue inouïe de la-haut


Puente la Reina
Son pont des pèlerins, (XIe), aux six arcs brisés et piliers ajourés


Mon sac à dos fatigue : sueur, pluie, poussière... mais tient bon
Cirauqui apparait sur sa butte. Un moment magique: je suis sur le chemin, ça y est, c'est en moi!
Le jardin des oliviers
Un condensé d'Espagne
Cirauqui
Le code couleur de la journée

Encore un gîte fantastique

La lumière d'Espagne : une drogue dure

Quelle journée!
Départ à la frontale dans la nuit douce et profonde. De suite après Cizur Minor, on monte. Et derrière, c'est un festival de couleur : le levé du soleil sur Pampelune, cette grande citée qui brille dans la nuit. Magique.
Le reste de l'étape est un concentré d'Espagne.

On monte rudement vers la sierra del Perdon, et ses éoliennes, comme des moulins à vent de Cervantès. De la haut, la vue est houlala! On a l'impression que tout le chemin qui reste à parcourir déroule sous nos pieds, à notre vue.

Dans la descente, je retrouve Alain qui ronchonne encore, "trop de monde, et en plus, on comprend rien à ce qu'ils baragouinent. Mais qui sont tous ces gens?" On rigole.
On traverse la ville de Puente la Reina, dont la rue principale est remarquable. Je m'arrête un long moment à l'église de Santiago, merveilleuse. Face à l'entrée, j'admire la statue, taillée dans le cèdre, de saint Jacques pèlerin, pieds nus, bourdon en main, coquilles sur le chapeau, le visage émacié et extatique. On l'appelait beltza, le noir en basque, car la fumée des cierges l'avait noirci, et, récemment, il fut sauvé de justesse du bois de chauffage auquel il était promis (source wikipédia).

Enfin, l'arrivée à Cirauqui restera à jamais gravée dans ma tête : un paysage ocre de champs d'oliviers, de collines douces, ombrées par des silhouettes de cyprès géants. Le tout, éclairé par une lumière de plateau de cinéma. Le chemin, caillouteux, défile sous mes pieds. C'est léger. C'est beau.

Le petit village de Cirauqui est une carte postale, en mieux. Le gîte est parfait. En plus j'y retrouve Alain, et on va diner ensemble après la douche, la sieste, et la corvée de lessive. Là, on passe une soirée que seul le chemin peut vous offrir:
A table, il y a, en plus d'Alain, Françoise, une québecoise discrète et timide et un couple d'australien qui sont partis en vélo... d'Écosse. Lui, c'est crocodile Dundee si vous voulez. Il élève des centaines de têtes de bétail sur des centaines d'hectares (il ne sait pas combien exactement). Il va garder ses vaches en avion. Elle, est née en France, et ils reviennent régulièrement dans son pays d'origine pour visiter les copains. Là, ils vont aller jusqu'à Saint-jacques de Compostelle à vélo. Un peu en repérage, car ils souhaitent réaliser le pèlerinage complet dans le futur.
Le truc incroyable, c'est que pendant leur périple, une semaine plus tôt, ils sont passés saluer un copain à eux du côté de Bordeaux qui est aussi... un copain à moi. Putain, mais on habite dans la même ville, on fait du surf ensemble! je connais ses enfants! On se croise parfois chez le boulanger!
Ces deux là, qui roulent depuis l'Écosse, ils ont dormi à 500 mètres de chez moi, chez un copain que je connais depuis 10 ans! Et ils viennent d'Australie... on est en train de diner à la même table... dans une petite albergue perdue au milieu de l'Espagne!

Alain, à côté de moi, pense qu'on se moque de lui. "C'est pas possible, vous vous connaissez, c'est un complot, vous me faites marcher." Françoise pense elle que c'est un épisode de "caméra cachée". Mais non, ce n'est que le chemin.
On se couche tard et on boit trop. C'est top.

Budget du jour
Deux bières 3g + Nuit 11+ Dîner 11g
= 25g

Le gîte du jour 
Albergue de Peregrinos Maralotx
Top Bien
★★★★


L'ANECTODE
C'est mal.
Ok c'est pas bien de se moquer, mais :
- 1/ L'hypocrisie, c'est pire.
- 2/ La marche se prête à la moquerie. Je suis persuadé que les pèlerins du moyen-âge passaient leur temps à se foutre de la gueule les uns des autres:
La marche mobilise énormément l'observation. Et comme on  passe beaucoup de temps à marcher derrière les autres, alors on les observe. C'est tout naturel. Et parfois on s'en amuse. Leur démarche, leur équipement, leur odeur, leur rythme, leur peur, leur blessure, leur vibration. Je dirai que quand on a dépassé un autre marcheur après l'avoir suivi un bon moment, on en sait déjà beaucoup sur lui.

Elle : leggings hyper moulant, coiffée, parfumée, maquillée, petites chaussures très fragiles et... un sac à main en cuir Dolce & Gabanna. Elle a du mal à tenir le rythme imposé par son compagnon.
Lui : Barbu chic, tatoué, casquette de hipster, Petit sac à dos décathlon et une paire de bâtons qui font "tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac, tac/tac..." Il accélère dès qu'il entend ma démarche dans son dos. Pas question de se faire doubler. Il perdrait la face. Il est inquiet tout le temps.

Ils ne se parlent pas. Parfois, elle sort un énorme téléphone (qui ressemble à une tablette de cosmonaute) de son sac, et entame une conversation bruyante. Lui, ne dit rien.
J'ai doublé ce couple plus d'une heure après les avoir aperçu devant moi. J'ai eu le temps de les observer. Au début ils m'ont agacé, puis ils m'ont amusé. Ils font parti du chemin.
Ils sont le chemin.


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Jour 36
Cirauqui - Villamayor de mon Jardin - 24 KM

Lumières!

Sur mon chemin, en plein


L'institution pinardière du chemin, à Irache

Arrivée à la bien nommée....
....Villamayor de mon Jardin
Mon gîte (Photo Google Earth)


Ce matin, je ne me réveille pas.
Quand je me couche le soir, quelque soit le gîte et les conditions de sommeil, j'enfile des boules Quiès © dans les oreilles et je place un masque opacifiant sur les yeux.  En général, je me réveille vers 6H. J'ai pris le soin, la veille, de préparer soigneusement le sac afin que mon départ du dortoir passe totalement inaperçu. C'est un défi que chacun devrait se lancer chaque soir avant de se coucher, mais c'est loin d'être le cas, hélas.

Ce matin, donc je n'ai rien entendu et quand j'ai écarté mon masque, je me suis aperçu que le jour était levé et qu'il n'y avait plus personne dans le dortoir. Je regarde l'heure : 7H45. Un record!
Petit coup de panique, car il y a une règle dans toutes les albergues : celle d'avoir évacué le gîte avant 8H. Pas le temps de prendre un petit déjeuner donc, mais ce n'est pas grave.

Départ dans une lumière irradiante qui me donne des ailes.

A midi, je m'arrête à Irache pour casser la croûte au bord de la route, le cul dans l'herbe. Je partage mon pique nique avec un couple de québécois adorables qui me font pleurer de rire. Leur complicité est touchante. On va boire un coup à la Bodega Irache, ou une fontaine à vin gratuite est mise à disposition des pèlerins.
C'est une institution païenne du chemin. Le matin j'ai marché un moment avec un écossais, la soixantaine, poète et vagabond. Il marche sur le chemin tout doucement, écris des vers et dors toutes les nuits à la belle étoile. Il semblait véritablement possédé par l'idée de cette fontaine miraculeuse, d'ou coule une vinasse gouleyante.

Je quitte à regret le joli couple québécois et arrive assez vite à destination : Villamayor de mon Jardin. Le gîte est bien. J'y retrouve Alain. On a passé un deal tous les deux : Le soir, je lui réserve son gîte pour le lendemain et en échange, il me paye des bières. Dans la journée, chacun pour soi. Ca me va. On part donc boire une bière dans le seul café du village, à l'ombre d'une treille. On est bien.

Revenu au gîte, on partage un moment bizarre avec un groupe de copines américaines (elles sont une dizaine) très bruyantes. Elles ont toutes l'oreille collée à leur portable et, de ce que peux comprendre, elles racontent leur journée de marche à leur proche, de l'autre côté de l'océan, qui eux, à cette heure, doivent être en train de prendre leur petit déjeuner un oeil collé sur une chaine d'information en continue, avant d'aller au taf : "incredible! amazing!  unbelievable!".
Elles sont pénibles. Heureusement, elles filent toutes à la recherche d'un restaurant. Retour au calme.

Je prépare mon dîner dans la cuisine collective et on dîne en petit comité.
Couché tôt.

Budget du jour
Courses pour le soir 5g + Deux bières 3g + Nuit et petit déjeuner 15g
= 23g

Le gîte du jour 
Albergue Villamayor de mon Jardin
Très bien
★★★✩


L'ANECTODE
J'adore les québécois
Un midi je partage mon repas avec un couple qui vient du Québec.  Ils ont démarré à Saint-Jean-Pied-de-Port et vont jusqu'au Cap Finistère. Ils iront ensuite visiter Porto. Ils marchent doucement. Ils vivent ensemble depuis 45 ans. Ils sont complices. Ils sont beaux. Lui, me dit qu'il est heureux car ce soir, pour la première fois depuis leur départ, ils ont réussi à réserver une chambre pour eux seuls.
Je lui répond, attendri : "c'est bien, vous allez pouvoir vous retrouver!" Elle: "ne lui met pas des trucs en tête je te prie, je suis bien trop fatiguée".


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Jour 37
Villamayor de mon Jardin - Viana - 31 KM


On the road again!

Ciel d'Espagne, un
Ciel d'Espagne, deux
Ciel d'Espagne, trois
Torres del Rio
Une foule de pèlerins, aussi nombreux que les cailloux sur le chemin

Le gîte, usine à pèlerin
Alain se remet de son malaise


On se traîne. Avec Alain on décide d'accélérer un peu. Aujourd'hui, objectif Viana, 31 KM.

Debout à 5H30, départ à 6H à la frontale. Je me prépare à vivre encore un grand moment à regarder les étoiles en écoutant mon coeur battre tout doucement. Et bien non, pas ce matin. Car juste derrière moi, il y a un troupeau de dindons qui glougloute fort dans la nuit. C'est le groupe des copines américaines qui m'ont emboité le pas : "amazing! incredible! so cute! so great!...". Je les entends à un kilomètre et il m'est impossible de les décrocher, elle avancent trop vite. Faut dire qu'elles ne portent pas leur sac ;-)

Ce sera encore pire après avoir passé Arcos, car on "récolte" en route tous les pèlerins partis de cette ville. Et ils sont TRÈS nombreux. Inconsciemment, j'accélère. A chaque pèlerin ou groupe de pèlerins qui apparait, j'accélère le pas, et double, afin de retrouver une "bulle" de silence et de solitude. Mais c'est une technique vouée à l'échec: il y a toujours un groupe de pèlerin devant, à chaque virage. Et je commence à prendre conscience qu'il en sera ainsi jusqu'à Santiago. Je m'exaspère et ne répond même plus aux "buen camino" qu'on lance à mon passage.

A ce rythme, je rejoins Alain, aussi énervé que moi.
Nous sommes choqués de croiser autant de monde, certes. Mais le plus choquant pour nous, c'est que le chemin n'appartient plus aux marcheurs au long court qu'on avait pris l'habitude de croiser depuis notre départ. Beaucoup de marcheurs ici, ne portent pas de sac. Parfois, ils ont juste une bouteille d'eau à la main. Certains sont habillés en joggers, c'est plus facile pour faire du sport... et, quand ils en ont marre de marcher, ils appellent un taxi qui les amènent dans leur hôtel ou les attendent leurs énormes sacs convoyés par des navettes.
C'est un cirque.
Nous nous sentons démunis. Volés. Oui, nous avons l'impression de nous faire voler notre chemin. Et nous avons honte de penser ainsi.

J'accélère encore.
Je me sens envahi par la colère et je m'en veux beaucoup. J'arrive à Viana assez vite. Le gite est correct mais complètement bondé (42 places). A l'accueil, une dame très fatiguée nous observe comme un troupeau de déments. Ce que nous sommes.
Elle est sollicitée toutes les deux minutes par des demandes bizarres et variées : "puis-je bénéficier d'une chambre à part? Pouvez-vous demander à quelqu'un de me céder sa place sur un lit du bas, je souffre de surpoids, vous ne pensez pas sérieusement me faire monter sur un lit superposé? J'ai réservé il y a une semaine pour deux personnes, mais nous sommes six amis, pouvez-vous tous nous loger? Pouvez vous me montrer comment fonctionne le micro-onde? Je suis vegan, y t'il un menu spécial? Ma lessive est-elle sèche? Pouvez-vous m'indiquer un bon restaurant? Ou se trouvent les verres? Ok, et les fourchettes?..
J'ai l'impression qu'elle est sur le point de craquer.

Je suis en train de prendre mes notes, douché et lessive étendue, quand Alain arrive au gîte. Il est épuisé. Il s'est perdu. Il n'a pas mangé de la journée. Il est excédé par tout ce cirque. Il veut abandonner. Je vois ses yeux qui se révulsent, je lui tend un verre qu'il n'arrive pas à serrer dans sa main et il s'écroule au sol. Heureusement, à la table d'à côté, un médecin (de cincinatti, USA) était en train de casser la croûte. Elle prend Alain en charge et lui prodigue des soins. Elle nous dit que ce n'est pas grave : juste de la fatigue.  Normal en somme pour un type qui a marché 31 KM + détour de 5 KM sans rien avaler.
À l'accueil, la propriétaire du gîte ne s'est même pas levée de son guichet. Un groupe de coréens vient  en effet d'arriver, et il faut les accueillir, leur expliquer les consignes, les accompagner au dortoir etc...

Quasiment tous les pèlerins ont choisi la demi pension. Du coup la dame fatiguée, aidée de sa maman plus vaillante, dresse les tables et fait la cuisine. Elle sert ensuite une trentaine de morfales rendus à moitié fous par la faim. En servant, elle lève haut ses coudes, comme quand un maître tient un bout de viande saignante hors de portée d'une meute de molosses affamés, à ses pieds.

Nous sommes quelqu'uns a avoir eu l''intention de cuisiner. Nous devons donc attendre que les "demi-pension" aient terminé leur repas, et ça traine en longueur: "amazing! incredible! so cute! so great!..." Il y a un vacarme là dedans!
Je vois Alain qui a des bombes dessinées à la place des yeux. Il me fait rire. Il me sauve.
On quand même le plaisir de voir arriver la charmante Dearène, accompagnés de deux beaux italiens, ses chevaliers servants, qui la couvent du regard. On partage de nouveau une bouteille de vin, mais l'ambiance est différente : trop de monde, trop de bruit.

La pire nuit de de toutes les pires nuits qui sont les pires des nuits :
Le dortoir à 18 lits est étouffant. Les lits sont si proches les uns des autres qu'on a l'impression désagréable de coucher à deux, dans le même lit. Mon voisin en l'occurence est un coréen revêche qui parle tout seul dans sa barbe et semble avoir perdu la raison. Les lits sont en métal et craquent, grincent et vibrent. La porte claque, la chasse d'eau cataracte... Deux personnes sont malades pendant la nuit et toussent comme des tuberculeux. Dont un, sous mon lit, qui se met à vomir.  Heureusement il y a le médecin de cincinatti, USA...

Une bien belle journée qui s'achève.


Budget du jour
1 jus d'orange 1g + courses 4g + Nuit et petit déjeuner 13g
= 18g

Le gîte du jour 
Albergue Izard
Usine à Pèlerin
★✩✩✩


L'ANECTODE
Les américains.
Je ne sais pas si les statistiques parlent en ma faveur mais, cette année, sur le chemin, il y avait beaucoup d'américains. Beaucoup. C'est bizarre de trouver beaucoup d'américains en Espagne. On ne s'y attend pas. On pense toujours que les américains restent en Amérique. Eventuellement à Cuba, ou alors en Jamaïque. Un endroit où il fait doux et où les buffets sont servis à volonté. Au pire à Paris, pour le côté "so cute". Mais, pas dans une albergue sans confort à Viana ou à San Domingo de la Calzada.
Et bien c'est une erreur. Nous avons beaucoup réfléchi à la question, Alain et moi. Et, après une enquête assez poussée je suis en mesure de donner une explication.
C'est à cause du film The Way, de Emilio Estevez (2010)
Télerama : "Tom, un médecin américain, se rend à Saint-Jean-Pied-de-Port afin de récupérer le corps de son fils, tué lors d'une tempête dans les Pyrénées alors qu'il faisait le pélerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Alors qu'il pourrait rentrer en Californie, Tom décide de finir le périple entrepris par son fils..."
Ce film a fait un carton outre manche, et depuis 2010, les voyagistes américains vendent "The Way" dans leurs agences, par cartons entiers. Beaucoup d'américains ont été fasciné par l'histoire de ce père qui, à travers son fils, vient rechercher du sens sur ce chemin spirituel de la vieille Europe. Ou il est loisible, en plus, de fumer, de boire des coups et de draguer les gonzesses sans passer pour un dégénéré. Il est même question de réaliser une série qui serait tirée de The Way. Par contre, je n'ai pas vu ce film, donc je ne pourrai pas en dire du mal ;-)

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Jour 38
Viana - Ventosa - 31 KM

La N111
Les faubourgs de Logrono
L'hélicelle des balkans

Le Rio Ebro, qui traverse la grande ville de Logrono
Petit sac, mini short et marche sportive, des américains?
Ha! qu'est-ce que je disais! ;-)
Ils me font penser aux pèlerins au moment de passer à table
Le jacquet le plus célèbre de Logrono
La Rioja, ses vignes, ses pèlerins...
Navarette
Le cimetière de Navarettte...
...et son portail roman du XIIe siècle
Le gite, bien cool
Au premier plan, Jeanette réserve son gite pour demain,  Anika chante et John picole ;-)

Ce matin, c'est dur.
Mais je suis soulagé de quitter le gîte et Viana. De me retrouver sur le chemin à l'air libre, même si la foule de marcheur est encore dense.

L'étape n'est pas la plus jolie, loin de là, mais j'apprécie la traversée de Logrono. J'aime bien traverser les villes. Observer la mécanique sociale, économique et culturelle : les mamans qui amènent leurs enfants à l'école, les bureaux, la circulation, les boutiques qui ouvrent, les camions qui livrent, les employés municipaux qui nettoient, les odeurs, les bruits...et nous qui marchons à contresens, dans un anonymat apaisant.

J'essaie de faire retomber ma colère de la veille. Je me promet de travailler là-dessus. Je savais qu'il y aurait beaucoup de marcheurs. A quoi bon rouscailler? A moi de l'accepter. A moi de me fondre. Je suis simplement un marcheur de plus, parmi tous ces marcheurs. Chacun d'entre eux a d'aussi bonnes raisons que moi pour être ici. Et chacun marche comme il entend marcher. Ok?
De toute façon, rien ne m'arrêtera. Je veux aller au bout de ce chemin.

À la sortie de Navarette, je me perds vraiment pour la première fois depuis le départ du Puy. Impossible de voir ou je suis. Perdu au milieu des vignes. Je m'en suis aperçu dès que les chiens ont commencé à m'aboyer dessus. Pour moi, ça voulait dire "chiens pas habitués aux pèlerins", donc je suis bel et bien perdu.
Ce n'est pas grave, je regarde la boussole sur mon téléphone et essaye de suivre les chemins Ouest/ Sud-Ouest. Moi qui voulait marcher seul, c'est réussit. Au bout d'un moment, au loin je vois un gros village apparaitre sur une butte : Ventosa. 5 km de plus que prévu, au moins. Ce qui fait une étape de plus de 40 KM. Moi qui voulait allonger les étapes, c'est réussit. Ce chemin est magique ;-)

Le gîte est parfait, plein à craquer bien sûr, mais parfait.
Je retrouve Alain qui soufre désormais d'une tendinite à la cheville. Il me dit qu'il pense arrêter. La foule le saoule et l'oppresse. J'essaie de lui remonter le moral, et lui donne mes astuces pour soigner sa cheville. Il faut dire qu'il porte un sac énorme, lui aussi!

Soirée pèlerin extra: on fait connaissance avec un couple Gabriela et Peter, des Suisses. Ils sont à fond dans la spiritualité (un mélange étonnant de christianisme et de bouddhisme). Il y a aussi John, l'écossais, croisé plusieurs fois déjà, qui porte, comme Markus, une guitare, mais démontable celle là. Il joue le soir en chantant, affreusement mal, des vieux blues déjantés. Il y a Jeanette une jeune Sud Africaine qui cuisine comme Michel Bras. Dans la journée, elle s'arrête dans les près et les fossés  pour cueillir des plantes aromatiques dont elle agrémente ses créations culinaires le soir. Seul inconvénient, elle mobilise à elle seule TOUTE la cuisine pour ses préparations. Les pauvres pèlerins autour, doivent patienter en salivant comme des hyènes affamées. Il y a Anika aussi : une petit blonde transparente et timide, cachée derrière ces lunettes. Au bout d'un moment, elle emprunte la guitare à John, et, elle se met à chanter. Ok. là, je peux vous dire qu'il se passe quelque chose de dément. Imaginez Bjork, Soeur marie Keyrouz, Amy winehouse et disons Mimi Parker, réunies dans ce tout petit corps malingre et atomisant l'espace juste avec sa voix, juste pour vous. On a les larmes.
Bon sang, être musicien à ce point, c'est définitivement évoluer dans un monde qui se situe bien au dessus du nôtre.
Dodo.

Budget du jour
1 salade en boîte2g + 1 sandwichs et 1 bière 5g + Nuit 10g
= 17g

Le gîte du jour 
Albergue San Saturnino
Beau gîte, bien organisé
★★★✩


L'ANECTODE
C'est la rentrée depuis une semaine. Le chemin c'est vidé de ses jeunes. Il faudra attendre les faubourgs de Saint-Jacques pour les revoir apparaître en masse. La moyenne d'âge est montée en flèche : entre 60 et 70 ans. Du coup, beaucoup de groupe organisés, de couples. Le soir le sujet de discussion préféré est : "comment c'est passée la rentrée des petits enfants?". Ils les ont gardé tout l'été, ces petits monstres auxquels ils semblent si attachés, mais maintenant, ils veulent en profiter, ils partent sur le chemin. Du coup, le pouvoir d'achat moyen du pèlerin à bondit également : demi pension ou restaurants, bons vins, hôtels, et taxis quand ça flanche. Alain les appelle les boomers : "Attention, il y a un nid de boomers juste derrière, accélérons". 

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Jour 39
Ventosa - San Domingo de la Calzada - 32 KM



Transcendance

La poésie la plus célèbre du chemin , à l'entrée de Najera

Cette vitrine à Najera me fait flipper. 
Le marketing du chemin, ça existe. Remarquez le logo mélangeant pinard et coquille, classe, non?
Un couple de pèlerin formidable : ils traînent une grosse poussette destinée à leur....yorkshire, polaire rose sur le dos
Les vignes superbes de la Rioja.
La ville fantôme de Ciruena...
...crise économique ou connerie humaine?
Chemin monotones? non, "el camino es la meta"! (le chemin est le but)

San Domingo de la Calzada

Dans la cathédrale, des bois polychrome fantastiques...
... surréalistes!


Départ dans la nuit, comme d'habitude, réveillé par Alain à ma demande, qui lui, part encore plus tôt que moi. Cette nuit, le ciel est étoilé comme jamais. Quelques kilomètres après le départ de Ventosa, au sommet d'une colline, j'éteins ma frontale pour me retrouver dans le silence et la nuit, seul. Je lève la tête vers le ciel et les étoiles et je vis un moment impossible à raconter. (Vous vous moqueriez, et vous auriez raison). Je le garde pour moi.

Peu à peu le jour se lève et dévoile, dans une lumière orange, les immenses vignes de la Rioja. Pourtant, l'étape n'est pas la plus jolie encore aujourd'hui. De très longues lignes droites vallonnées, sur un long chemin semé de petits cailloux. On traverse une ville fantôme, Ciruena :  D'abord un grand golf, isolé de tout, ou des couples d'amis, venus en 4X4 gris métallisés, habillés de polos Lacoste, viennent frapper des petites balles blanches. Ce golf cohabite avec une citée neuve, non habitée, déjà envahie par les arbustes et les mauvaises herbes, dans un silence complet. J'aime bien cet endroit. Il montre la vanité de l'Homme, mais ne manque pas pourtant de poésie.

La cheville gauche me fait souffrir, j'ai marché presque 100 KM sur ces trois derniers jours, et je rejoint Santo Domingo de la Calazada en claudiquant un peu.
le gîte, ancienne abbaye cistercienne, est un endroit incroyable. Je parle de la partie ancienne. Plein de chambres (78 places) et de minis dortoirs qui cohabitent dans un labyrinthe de couloirs, d'escaliers et de grandes portes en bois fortifiées. C'est vieillot, kitsch, désuet. On est accueilli par des petites bonnes soeurs rabougries et pas commodes. Ca ressemble à une BD de Carlos Gimenez, j'adore.

La salle commune est une grande salle voutée en pierre, où brûle un bon feu de cheminée.
On sympathise avec une kiné québécoise, qui explique à Alain comment soigner à coup sur sa tendinite qui le fait souffrir de plus en plus; Mouna une française qui sort juste d'une gastro qui l'a envoyé la veille aux urgences (il y a tellement de gens fatigués sur ce chemin!); et Arlette, une strasbourgeoise qui marche depuis Roncevaux. Elle me propose d'aller visiter la cathédrale avec elle.

J'accepte avec joie car cet endroit est un truc qu'il ne faut pas rater. A cause de l'histoire du pendu dépendu. C'est la légende la plus fameuse du chemin, parmi des dizaines de légendes. On salue la poule et le coq qui caquettent dans leur cage dorée. On admire les bois polychromes dinguos qui parsèment la cathédrale et on file se mettre au chaud au gîte, car il caille vraiment. Au passage Arlette m'offre une pâtisserie célèbre : le ahorcadito, le petit pendu!

Diner en commun. C'est le cas de le dire puisqu'on met tout au milieu de la table et qu'on tape dedans.  Je goûte ainsi aux ravioles maisons, préparées par un couple d'américains adorables, et... cuisiniers.
On parle dans toutes les langues, on boit pas mal de bière. A côté, les bonnes soeurs regardent une émission de TV réalité disco en tricotant. J'adore ce chemin!

Budget du jour
4 bières 7g + Courses pour ce soir et demain midi 6g + 2 entrées pour la cathédrale 6g+ Nuit 10g
= 29g

Le gîte du jour 
Abadia Cisterciense la Asuncion
Génial!
★★★★


L'ANECTODE
Le pendu dépendu
En 1130, Hugonel, jeune pèlerin teuton, en route avec ses parents vers Saint-Jacques-de-Compostelle, passa la nuit dans une auberge de Santo Domingo de la Calzada. Une jeune servante lui fit des avances, qu’il repoussa. Éconduite, elle cacha dans son bagage de la vaisselle d'argent. Au moment du départ, pour se venger, elle l’accusa du vol du plat, la petite rosse! Il fut condamné et pendu pour ce vol qu’il n’avait pas commis.  Les parents éplorés continuèrent leur pèlerinage et prièrent saint Jacques. À leur retour de Compostelle, ils virent que le fils, tout pendu qu'il était, vivait bel et bien, puisqu'il s'adressa à eux.
Émerveillés, ils firent réclamation à l’alcalde (de l’arabe al cadi : le juge), alors qu'il était en train de déguster un coq et une poule rôtis, le morfale. Il leur répondit avec ironie : « Si votre fils est vivant, cette poule et ce coq se mettront à chanter dans mon assiette. » Ce qu’il advint : le coq chanta et la poule caqueta. L’alcade, bouleversé fit dépendre le jeune homme et pendre à sa place la fautive.
C'est une histoire qu'on retrouve sur plusieurs chemins de pèlerinage. Son utilité était probablement de mettre en garde les pèlerins contre les mauvais agissements d'aubergistes peu scrupuleux.
Aujourd'hui, en souvenir de cette légende, il y a une poule et un coq vivants en permanence dans la cathédrale, véritable attraction pour tous les pèlerins de passage. Ces deux gallinacés ont ainsi amené gloire et prospérité à la ville toute entière.

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Jour 40
San Domingo de la Calzada - Tosantos - 28 KM


Renaître chaque matin
Granon


Un avant goût de la Meseta, en longeant la N120 qui file jusqu'à Santiago... en quelques heures de bagnole

Allez, encore un petit effort, les gars!


Quarantième jours de marche. Et je voudrai que cela ne s'arrête jamais.
Départ à 6H30 dans la nuit étoilée. Derrière moi, un groupe de quatre brésiliens jacassent sans interruption. J'accélère. Beau levé de soleil.

Il y a foule sur cette étape, et à chaque ville traversée (Granon, Redecilla del Camino, Castildelgado, Villamayor del rio, Belorado...) on récupère un nouveau "nid de boomers" comme dit Alain. Alors, on accélère pour les doubler et essayer, un peu, de marcher seul. Mais c'est peine perdue.

La cheville tire toute la journée, les étapes de plus de 30 KM tous les jours, semblent commencer à peser.
Le gite à Tosantos, petite bourgade sur la N120, est sympa. On est bien reçu par le couple de propriétaires qui nous inonde de glace pour soigner nos chevilles endolories. Alain a carrément un gros abcès en bas du tibia, mais il ne se plaint pas. On glace donc de concert toute l'après midi et, le soir on dîne en tête à tête. Pour la première fois on se confie un peu... beaucoup, en fait. Alain a traversé plein de coups durs dans sa vie. Très durs. Je n'en parlerai pas. La religion le structure, le rempli, le sauve. Il s'occupe de jeunes, et leur enseigne l'Évangile, le catéchisme.

Il se sent perturbé, chahuté, agressé parfois sur ce chemin qu'il pensait Chemin de Foi. Il me dit "qu'est-ce que je vais raconter à mes gamins au catéchisme? Que le chemin de Compostelle, c'est une foire touristique? Que c'est un truc ou on se fait déposer en taxi devant les cathédrales juste pour exhiber, de retour au bureau, sa crédentiale? Que c'est un truc ou on veut pas se fatiguer à porter son sac? Que C'est un truc ou toutes les églises sont fermées à double tour depuis la frontière? Que c''est un truc de loisir? C'est quoi ce cirque? J'ai rien à foutre là." Mais je sens bien qu'il l'aime ce chemin, malgré ses nombreux défauts, et qu'il n'est pas prêt de le quitter.

Solide, le visage souvent grave, émacié, toujours habillé de noir ou de kaki, il ne parle pas beaucoup. Il aime marcher seul et rêver. Quand il sort une vanne féroce, il dit : "Ça, c'est pêcher" et il rigole. Je le vois comme un chrétien des premiers temps : inflexible, idéaliste, enragé parfois, mais plein d'humanité, de curiosité et de bonté. Il est ouvert au monde (sauf à la foule et aux boomers ;-) Et surtout, il est drôle!

Couché très tôt dans un dortoir envahi par les roncadors.

Budget du jour
Lessive 4g + Nuit 10g + Dîner pèlerin 10g+ Bières 4g
= 28g

Le gîte du jour 
Los arancones
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Des sentiments partagés.
À Uterba, en Navarre,  je passe devant une albergue où j'aperçois et j'entends un groupe de pèlerins américains en plein petit déjeuner. Ils sont douchés et parfumés, et entament leurs premières tartines. Ils brillent comme des sous neufs. Leurs sacs à dos, étiquetés, sont prêts à monter dans les taxis. Il est 10h00. Ca fait quatre heures que je marche. Colère. Ils se tournent vers moi et me lancent des "buen camino!" affectueux. Bon sang, j'ai honte.

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Jour 41
Tosantos - Calduena Riopico - 32 KM


Le petit déj. du pèlerin : "Café americano, zumo de naranja, y croissant por favor"
Alain, et derrière, à fond les ballons, la surprise du jour : Markus!

Une étape forestière


Monsieur TacTac, un pèlerin très rapide qui a gagné ce surnom grâce à sa paire de bâtons très bruyante



Au loin, Burgos!

Je décide de faire encore une grosse étape aujourd'hui (32 KM) pour me rapprocher le plus possible de Burgos que beaucoup de pèlerin m'ont conseillé de visiter à fond. En même temps, je n'ai pas envie d'y dormir. Depuis notre mésaventure de Viana, avec Alain, on a décidé de privilégier les petits gîtes dans les petits villages. Ce soir ce sera Calduena Riopico, et cela nous permettra, le lendemain de trainer à Burgos.
Donc départ à 6H. Il vient de pleuvoir, et les températures sont très fraiches. J'ai le plaisir de marcher seul dans la nuit noire, jusqu'à Villafranca Montes de Oca, ou j'englouti un petit déjeuner cinq étoiles. Ici, en espagne ils ont un truc avec le sucre: il y en a partout. Sur les croissants (énormes), il y a une fine pellicule de sucre fondu : c'est divin. Parfait pour le pèlerin maigrichon et affamé.

L'étape est magnifique : on traverse une grande forêt de chênes et de pins sur une piste de sable bordée de bruyère. Ca monte parfois bien raide (alto de la Pedraza à 1163 M), mais j'aime ça. Dans une de ces montées, alors que je suis en train de faire une photo d'Alain que je viens de dépasser (il économise sa cheville souffrante et marche doucement), on a la surprise et la joie de voir apparaitre l'ami Markus, lancé comme une fusée, sa guitare sur le dos. Plus d'une semaine qu'on l'avait perdu! Il est inquiet, car ce matin, il n'a pas entendu son réveil, et il est partit une heure après ce qu'il avait prévu. Du coup, il craint d'arriver en retard au gîte et de voir son lit occupé par un boomer déposé là en taxi ;-)

Il ne s'attarde pas, et file à toute vitesse.

Dans la journée, je croiserai d'autres têtes connues en France, notamment John, un irlandais sympa (pléonasme), rencontré à Lectoure et croisé plusieurs fois. Ça rebooste le moral. D'autre part, sur un sommet, nous avons aperçu les faubourgs de Burgos, ce qui signifie, dans le langage pèlerin : fin de la première grande partie de l'Espagne.

Je m'arrête à Calduena Riopico, quelques kilomètres avant Burgos, au gîte Sante Fe, ou j'ai le plaisir, sans qu'on se soit concerté, de retrouver plein de têtes connues, dont celle de Markus.
Soirée pèlerin super, autour d'une grande table, et d'une bonne bouffe. Markus joue de la guitare et les propriétaires de l'albergue nous rejoignent pour profiter du moment de magie.

Budget du jour
Petit déjeuner 5g + Courses dans une tiendra à Atapuerca 9g  + Nuit 10g + Dîner pèlerin 8g+ 2 Bières 2g
= 34g

Le gîte du jour 
Albergue Santa Fe
Pas mal
★★✩✩


L'ANECTODE
Les Donuts
Les espagnols sont fous de sucre. Impossible de passer à côté de tous ces étalages de douceurs, pâtisseries, gâteaux secs dans toutes les boutiques. J'avais déjà gouté des donuts aux USA, et pensais naïvement que ces petits gâteaux, troués au milieu, extrêmement riches et sucrés, étaient réservés à ce côté ci de l'atlantique. Erreur! En Espagne aussi, on en trouve partout. Outre le goût immodéré des espagnols pour le sucre, il est vrai que le donuts est la déclinaison toute bête du beignet, qui est lui, une authentique spécialité culinaire du pays. Appelés ici les rosquillas ou encore roscos (roues), les beignets sont dans toutes les bouches, si j'ose dire.
Personnellement, j'ai noué avec les petits donuts au chocolat, une relation quasi charnelle. Pas un jour sans donuts. Ce shoot de sucre et de gras sera également à ranger, dans mon cas, au rayon des transcendances du chemin de Compostelle. Un article sur les donuts (en espagnol) ici.

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Jour 42
Calduena Riopico - Tardajos - 26 KM


L'entrée dans Burgos, capitale de la Castille, une étape importante sur le chemin
Sa traversée est longue, mais agréable
Et l'arrivée à la cathédrale, une merveille
Entrée payante, sac interdit....
La cathédrale est devenue un musée

Un tag qui prête à réfléchir pour plusieurs étapes ;-)
Vivant?
Mort?
Le gîte du jour
La veille, on s'est dit au revoir avec Markus. Toujours aussi peu de chance de le retrouver sur le chemin, mais toujours cet espoir, chaque jour, de voir apparaitre sa bouille au détour d'un virage, ou installé confortablement le soir au gîte, assis devant une cerveza.

Départ à la frontale.
Il y a un brouillard à couper au couteau et le faisceau de ma frontale perce la densité autour de moi comme une lame. J'ai du mal à repérer les marques du camino, et pendant un long moment, je pense que je me perd. Je fais le tour de l'immense aéroport de Burgos, dans un décor d'autoroutes, d'échangeurs, de grillages et de pistes d'atterrissage. Avec les néons et les phares des voitures, dans ce brouillard opaque, l'atmosphère est irréelle. J'adore.

Petit déjeuner dans un routier au bord d'une grande nationale. Ambiance des petits matins quotidiens, ou les travailleurs vont gagner leur croûte à la sueur de leur front. Ils boivent un jus avant de prendre la route ou d'aller à l'usine. Ils regardent d'un air maussade les infos sur un grand écran en sirotant un café solo. En ce moment c'est le débat sur l'indépendance de la catalogne qui agite les télés. Les "journalistes", en Espagne, ressemblent tous à Ken et Barbie.
Je prend conscience, ici, de ma chance. Pas de camion à conduire, pas de patron qui me crie dessus, pas de petit matin glauque devant un ordinateur ou une machine stupide et des collègues aigris. Je vis dans la joie et le détachement. Je marche sans autre enjeu que la marche.

L'arrivée à la cathédrale est un choc. Je ne suis pas sûr d'être totalement fan de cet étalage gothique, mais je dois reconnaitre que ça accroche la rétine. "Ça fait mal aux yeux" dirait une mauvaise langue.
J'ai tout mon temps, du coup je décide de visiter l'intérieur. Hélas, l'entrée est interdite à ceux qui portent un sac, aux pèlerins donc. Il faut aller déposer son sac dans une consigne, puis s'acquitter d'un droit d'entrée. Enfin, on peut accéder au "temple".
Le gothique devient alors gothique flamboyant. Je choque atrocement Alain, que je croise en pleine visite, en lui disant que ça me fait penser à une déco de restaurant chinois. On rigole.
Le transept est particulièrement remarquable : s'élevant à presque 60 mètres de haut, sculpté sur chaque centimètres carré. Au pied se trouvent les dalles funéraires du Cid et de Chimène!
Va, je ne te hais point...

Beaucoup de monde bien sûr. Je file bien vite, il me tarde de retrouver la simple poussière des chemins. La traversée de Burgos est longue mais agréable. Je marche lentement sous un soleil doux et apaisant. J'arrive rapidement à Tardajos et son Gîte : La Fabrica.
C'est une sorte d'hôtel-Résidence assez luxueux, très propre et fonctionnel. On est quatre seulement dans la chambre, dont Alois, un allemand qui marche depuis chez lui. Markus le connait très bien. Mais à la différence de Markus, Alois ne parle ni français, ni anglais, ni espagnol. Pas un mot. C'est très dur pour lui. En plus, il est timide et farouche. Très isolé du coup. Mais il trace sa route avec une volonté de fer.

On dîne de nouveau en tête à tête avec Alain et on poursuit nos discussions. Je me rend compte que je m'attache de plus en plus à ce bonhomme, qui me surprend chaque jour.
Lessive, menu pèlerin et dodo

Budget du jour
Petit déjeuner 5g + Courses (lingettes, donuts et cacahuètes) 4g  + Cathédrale 5+ Nuit et dîner  22g
= 36g

Le gîte du jour 
La Fabrica
Luxueux
★★★✩


L'ANECTODE
Sur le chemin il est très rare qu'on parle de religion. Les gens qui vous attaquent sur le sujet sont immédiatement connotés comme indélicats, boulets, maladroits, à fuir. On préfère largement quelqu'un qui viendra vous parler de ses problèmes gastriques. C'est plus fédérateur. Le sujet des pieds, remportant, c'est évident, la palme de l'adhésion générale. Chacun sait que la croyance (ou pas) est la chose la plus intime qui soit.  Qui se promène tout nu dans un dortoir?

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Jour 43
Tardajos - Castrojeriz - 32 KM

Petit déjeuner épistolaire



Hornillos del Camino
Un décor de western
Un moment émouvant dans la chapelle
Picnic, pris en plein cagnard. Alain passe par là et prend une photo. Remarquez la taille du sac de Markus.
Un pèlerin tous les 100 M sur la deuxième partie de l'étape
Castrojeriz, au bout de l'interminable ligne droite
Le gîte, sous le château

La nuit, étoilée, est somptueuse.
On oublie tout: les souffrances, les pèlerins indélicats, les ronfleurs, les petites nuits, les menus pèlerins indigestes, les fatigues... et pour rien au monde je ne céderai ma place.
Je marche, pendant des kilomètres, sur un chemin de sable blanc, qui zigzague entre des collines ocres et boisées d'ou s'évade, parfois, un chevreuil en goguette. Je me dis que le paradis, c'est ici et maintenant.

Puis le ciel vire du rose au bleu et la chaleur revient. Le paysage se transforme en décor de western. Clint Eastwood apparaitrait, chevauchant son apaloosa en mâchonnant son cigare, que je ne serai pas surpris.
La traversée de Hornillos del Camino est un beau moment. Le village, minuscule, est superbe, enfoui au fond d'une vallée. Je rentre dans la chapelle. Il y a là Marcus qui se recueille dans un coin. Je ne le dérange pas. Moi, j'ai une mission : mon meilleur ami m'a demandé, avant le départ, de déposer un cierge quand je le jugerai bon pour sa maman, très malade. Je ne trouverai pas mieux qu'ici, dans cette petite chapelle modeste et colorée. Markus me rejoint et me propose de jouer un air de guitare pour accompagner ce moment. D'autres pèlerins nous rejoignent en silence et on écoute Markus, le musicien du chemin (ce sera son surnom désormais), lancer ses notes magiques vers le ciel. Difficile de retenir ses larmes.

Le reste de l'étape est plus rugueuse, et donne un avant goût de la fameuse Meseta dont il nous  faudra commencer la traversée dès demain : de longues lignes droites sous le cagnard. On rejoint Castrojeriz, ce beau village resserré sous sa butte médiévale et son château-fort.

Le gîte est chouette, très "auberge de jeunesse". Pas trop grand, à taille humaine. On retrouve quelques têtes connues. Mais surtout, j'y fais la connaissance de Bernard, un grand escogriffe un peu vouté et costaud. Il ressemble trait pour trait à Patrick Chesnais jeune. Il vient du Danemark. D'origine française, il est né en Algérie et a passé son enfance en Espagne (dont il parle la langue couramment). Pour son travail, il est partit au Danemark ou il a fondé une famille.

On part visiter Castrojeriz ensemble, et aussi faire quelques courses. On sympathise de suite. Il me parle longuement de sa vie. Il souffre beaucoup des rigueurs du Danemark : les hivers sans fin, le manque de lumière, le manque de spontanéité des gens, leur rigidité, leur rigueur, leur froideur, leur self control obsessionnel. Dur à vivre pour ce grand garçon qui vit dans ses souvenirs d'Alger la blanche et de la Castille écarlate. En rentrant au gîte,  il me montre les familles qui se baladent dans les rues, les groupes d'amis qui chahutent, les enfants qui courent par grappe. "Ça, c'est le Paseo, c'est le moment ou les espagnols se promènent dans les rues de la ville avant le dîner, juste pour le bonheur d'être avec les autres. Impensable au Danemark. Ca me manque. Vraiment."

Repas préparé par nos soins, avec Alain qui nous a rejoint. On passe un bon moment ensemble.

Budget du jour
Petit déjeuner 5g + Nuit  10g
= 15g

Le gîte du jour 
Orion
Trés bien
★★★✩


L'ANECTODE
Certains, parmi la famille et les amis, m'ont demandé de faire brûler un cierge pour eux, ou pour un proche, dans une église. D'autres m'ont donné un petit caillou à déposer à la Cruz de Ferro... Superstition? Peu importe, l'important c'est qu'on ne part jamais seul sur le chemin. C'est un don réciproque. Ce "poid", légué par les autres, nous indique la marche à suivre, et nous donne le courage nécéssaire pour continuer à avancer, malgré les tendinites, les ampoules, les chiens galiciens, et les ronfleurs dans les dortoirs. Par contre, je ne garanti pas du tout le résultat. A bon entendeur.

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Jour 44
Castrojeriz - Villarmentero de Campos - 32 KM


Départ de Castrojeriz. Derrière, une guirlande de frontales partent à l'assaut du haut plateau de la Meseta

Le Rio Pisuerga


Boadilla del Camino
Le canal de Castille


Cerf-volant
Bienvenu dans la Meseta. C'est le moment d'avoir des ressources intérieures... ou une bonne playslist.
Le gîte du jour : un truc de fou
Notre cabane...
Un petit nid douillet... Pourvu qu'il ne pleuve pas!
Bernard prend ses notes, bien entouré
Et Marcus joue et enchante
Départ inoubliable dans la nuit noire.
Je suis un des premiers à quitter Castrojeriz. Seul, Bernard (Patrick Chesnais) marche devant moi. Je le sais, car il a quitté le gîte quelques minutes plus tôt. Mais je ne le distingue pas car il marche dans la nuit noire, sans frontale! "Ca me gâche le plaisir" m'a t-il dit. Et il marche très vite. Je ne le rejoindrai qu'en début d'après midi, lors d'une pause.

L'obscurité est complète, et très vite ça monte assez fort pour rejoindre les 900 mètres d'altitude du plateau de la Meseta. Derrière moi, les lumières de Catrojeriz brillent dans la nuit et, chose admirable, tous les 100 mètres environ, les lampes frontales des pèlerins quittant leur gîte et rejoignant le Camino, forment une guirlande lumineuse qui sillonne dans mes pas. Grand moment!

On monte tous à l'assaut de l'Alto de Mostelares pour redescendre aussitôt, par une pente abrupte, nous caler sur la Meseta. 150 KM de lignes droites et de désert agricole sous le soleil nous attendent.
Petit déjeuner à Itero del Castillo.
Après Badilla del Camino, on longe le canal de castille sur 6 KM. C'est assez agréable de cheminer ainsi au rythme de l'eau.

La fin de l'étape est plus pénible, et donne un avant gout des jours à suivre : une succession de longues lignes droites monotones. Au milieu de l'une d'elles, notre gîte: Amanecer en Campos.
Un truc incroyable : Une sorte de campement hippie, avec des huttes, des tentes, des tapis, des cabanes, de simples caissons, et toute une basse-cour qui circule au milieu.

Nous prenons une petite cabane avec Alain. C'est un nid douillet et propre qui nous enchante! Nous espérons juste que, malgré l'orage qui se lève, il ne pleuvra pas, car les planches ne sont pas jointées et il n'y a aucune isolation. Par sécurité je prépare mon sac  pour  pouvoir me rapatrier sur un canapé de la salle commune au cas ou....

De nouveau, j'ai le plaisir immense de retrouver Markus, le musicien (le plus rapide) du chemin. Il marche avec Klaus, un pèlerin suisse, lui aussi très religieux et très...rapide. On partage une bonne bouteille ensemble, dans une atmosphère démente: le vent souffle en rafale et soulève des minis tornades de poussière, musique de Bob Marley poussée à fond, effluves de marijuana, l'hospitalière tresse des bracelets en chantant du Georges Brassens sur une guitare désaccordée, de jeunes espagnols accompagnés de leurs copines sexy et de leurs chiens d'attaques, font de la slakline entre les arbres, une bonne soeur, coiffée de son voile, tout sourire, nous souhaite une bonne soirée, une pèlerine étrange, diaphane et probablement un peu perchée, circule entre les tables comme un fantôme souriant. Surréaliste et magnifique.

Nous dînons avec Bernard qui a retrouvé la pêche dans cette ambiance décalée, lumineuse et sauvage, si loin de son Danemark rigoureux.

Budget du jour
Petit déjeuner 4g + Sandwich midi 3g  + Courses 3 Nuit  13g
= 23g

Le gîte du jour 
Amenecer
Génial
★★★★


L'ANECTODE
La meseta.
C'est la moitié de la superficie de l'Espagne. Une immense pénéplaine, complètement aplanie par des millions d'années d'érosion. Et totalement déboisée par quelques... dizaines d'années de bêtise humaine.
Pour le pèlerin, c'est un fantasme, un rêve ou un cauchemar :  200 KM de lignes droites sur des chemins de cailloux ou de bitume avec, à gauche des labours sans arbre et à droite des labours sans arbre. Beaucoup de marcheurs font le choix (contestable) de sauter cette portion : ils prennent le bus climatisé en masse à Burgos, qui les amène, en quelques heures, jusqu'à Leon ou, ils retrouvent leur statut de fiers pèlerins.
Ils passent ainsi à côté d'un moment intense et magique : ces longues lignes droites permettent à beaucoup des instants uniques de réflexion, de méditation, de solitude et d'effort qui font que, dans 100 ans, il se rappelleront de ce moment là. Ce moment ou ils vont devenir pèlerin, tout simplement.
Comme me le dira Isabelle, l'hospitalière de Aire-sur-Adour : "Eviter la meseta? autant éviter le chemin!"

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Jour 45
Villarmentero de Campos - Calzadilla de la Cueza - 27 KM


En route sur la Meseta


Après les navettes, le bus ou le taxi, la carriole à chevaux! Notez le couillon à droite qui marche et qui porte son sac!
Quelques rares passages dans la végétation, comme dans des temples sacrés
Pas d'ombre, pas de relief, pas de vue et ... beaucoup moins de pèlerin : la Meseta
Le gîte du jour, à Calzadilla de la Cueza
A gauche le sac d'Alain, à droite le mien : parfois, il me chambre : "tu as mis le reste de tes affaires dans un taxi?"
Piscine fraiche pour cheville endolorie

Magnifique petit déjeuner en donativo. Décidément, ce gîte est parfait.
Départ sous un ciel d'orage (ouf, il n'a pas plu cette nuit). Au programme du jour, petite étape de 27 KM, scindée en... deux lignes droites! À gauche, des champs bruns constellés de cailloux blanc. À droite, des champs bruns constellés de cailloux blanc. Au milieu, un chemin de sable blanc. Pour se rendre compte, une une petite vidéo ici de rien du tout.

J'aime.
Et bien oui, j'aime ce chemin aussi. Je ne dirai pas que c'est le plus beau paysage croisé depuis mon départ. Mais l'un des plus intense, oui. Un fort vent d'est me pousse dans le dos. J'ai collé Lucia di Lammermoor au fond de mes oreilles et je vole légèrement à quelques centimètres au dessus de moi même. De plus, à part lors de la traversée de Carrion de Los Condes, il y a beaucoup moins de pèlerin sur le chemin.

On se retrouve à l'albergue Camino Real, à Calzadilla de la Cueza, avec Alain, Markus et Klaus. La lumière est folle et donne à ce petit village, perdu au milieu de nul part, des airs de Paris Texas.
On boit des coups en se rafraichissant les pieds dans la grande piscine. Demain, nos deux pèlerins allemands prendront une variante. Du coup j'ai peur qu ce soit notre dernière rencontre et, pour rester dans Paris Texas, j'ai un peu le blues.

Dîner pèlerin archi infect et nuit calamiteuse, on ne gagne pas à chaque fois.

Budget du jour
Café et courses à Carrion de los Condes 5g + Dîner pèlerin dégueu 10g  +  Nuit  5g
= 20g

Le gîte du jour 
Camino Real
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
La meseta, c'est la Beauce, avec de la lumière

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Jour 46
Calzadilla de la Cueza - Bercianos del Real Camino - 33 KM



Je suis le premier à partir. Toutes les chaussures sont encore au garage.
Que c'est beau, parfois, la Meseta


Casse-croûte dans le jardin public de Sahagun
Arrivée à destination, après 33 KM de lignes droites
Mon gîte est bien indiqué ;-)
Un poster dans le gîte : on dirait le sac de Jérome!

Mauvaise nuit. Jusqu'à très tard, quelques pèlerins indélicats on fait la fête. Ils ont foutu le bordel dans l'immense dortoir. J'ai cru que Alain en venait au main avec un brésilien bourré (B&B). Même en enfonçant les boules Quiès jusqu'au cerveau, je n'ai pas pu échapper au vacarme.

Le matin, on retrouve cette bande de cons endormis au rez de chaussé du gîte, sur les canapés ou à même le sol. On est parti sans bruit dans la nuit, soulagés de quitter ce foutoir.
Il est 5H30.

Les 5 KM entre Calzadilla de la Cueza et Ledigos, dans une obscurité sans lune, dans le silence et la solitude, restera un de mes plus grand souvenir du camino. Au sommet d'une légère côte, je regarde autour de moi : personne derrière, personne devant. J'éteints ma frontale et lève la tête : des milliards d'étoiles m'apparaissent soudain, m'enlèvent, m'absorbent. La tête me tourne. J'ai l'impression de voler au milieu du cosmos. Ok, non je n'ai pris aucune drogue. Je savais bien qu'il fallait garder ce souvenir pour moi ;-)

A Ledigos, la réalité me rattrape brutalement : les pèlerins sortent en masse des gîtes, des albergues et des hôtels. Le reste de l'étape se passe sous la chaleur, dans de longues lignes droites sans intérêt. Pas grave, je me remémore l'expérience de cette nuit, sous les étoiles, et je marche jusqu'au gîte avec le sourire.

Le gîte est bien, pas trop grand. Il est tenu par une famille. Ca nous change de l'usine à pèlerin de la veille. Il y règne un capharnaüm organisé assez sympa. On se prépare un dîner en tête à tête avec Alain : soupe de pâtes chinoises (à laquelle j'ajoute des avocats, du citron vert et des herbes), fromage et une bonne bouteille de vin dénichée dans une tiendra haute en couleur : tout le village s'y presse, aux côtés des pèlerins, pour les petites emplettes du soir.

On se régale ensuite avec notre bonne cuisine maison, et je vois qu'autour, on fait saliver les boomers qui ont préféré le menu pèlerin proposé par le gîte.

Budget du jour
Sandwich et courses 4g +  Nuit  8g
= 12g

Le gîte du jour 
Santa Clara
Familial
★★★✩


L'ANECTODE
Les emplettes du pèlerin.
Pas facile de faire des courses quand on est pèlerin : On est seul, donc pas question d'acheter des gros trucs qu'on ne peut pas finir, sinon il faudra les porter. Beaucoup de tiendras jouent le jeu : tout y est vendu au détail : il est possible par exemple d'acheter une seule pile, ou une seule pomme. Ca ne choquera personne. Minis savons, minis shampoing, petite pharmacie...
En espagne, impossible de se retrouver à court : Il y a des boutiques partout : supermarchés dans les villes, Epiceries (Tiendas)... Mais aussi stations services, distributeurs automatiques (placés parfois chez des particuliers, contre une pièce ils vous délivreront sodas, biscuits, mélange céréales, produits d'hygiène...donuts), cafés, restaurants, donativos... Chacun essaye de tirer profit de cette foule de marcheurs affamés, et tout le monde y trouve son compte.
Attention aux horaires toutefois : inutile d'espérer, hors grandes villes, faire des courses avant la fin de l'après midi.
Personnellement, j'aime passer du temps dans les boutiques. Je laisse mon sac à l'entrée, ce qui est apprécié des vendeurs, puis je déambule dans les rayons. J'aime observer, sentir, écouter les échanges entre villageois. M'imprégner de ce pays si riche et généreux. Il n'est pas rare que le prix de mes emplettes ne dépassent pas trois ou quatre euros. Ce sera bien assez pour cuisiner, le soir au gîte, un bon repas et me préparer un pique nique pour le lendemain.

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Jour 47
Bercianos del Real Camino - Mansilla de las Mulas - 27 KM

En route vers la lumière
Depuis quelques années, des arbres ont été plantés sur le bord du chemin. Bonne initiative ;-)
La palme du pèlerin le plus foufou : à trottinette!

Le pèlerin s'amuse d'un rien
Mansilla de las Mulas
Markus envoi du bon gros son! Les doigts aussi rapides que les mollets!
Il trouve un camarade tatoué pour jouer. A droite, Klaus et Alain
Mon héros de la vie : Joseph

On ne se presse pas pour décoller ce matin. On est bien dans ce gîte, comme dans un cocon. Je suis le dernier à partir. En plus, l'étape est courte aujourd'hui : 27 KM.
Encore une journée à traverser cette Meseta qui me fascine. Il y a beaucoup moins de monde sur le chemin aujourd'hui et le paysage est toujours aussi incroyable, plongé dans cette lumière qu'on croirait artificielle.

L'étape est très vite avalée.
En arrivant au gîte, plusieurs surprises m'attendent :
Markus et Klaus sont là. Ils n'ont pas pris la variante et, encore une fois, par hasard, ils sont dans le même gîte! On se cale dans le joli jardin et on mange des assiettes de jambon merveilleux en buvant des cervezas glacées. Markus joue de la guitare. Il est rejoint bien vite par un pèlerin californien costaud et tatoué, qui, lui aussi, porte sa guitare sur le dos. C'est pas franchement le même style, un peu plus... rock and roll disons. Mais les deux s'entendent à merveille et parviennent à jouer ensemble. Les autres pèlerins sont sous le charme. Quelle chance, quand on est musicien, de pouvoir partager de tels moments de grâce!
Markus nous explique qu'en Bavière, chez lui, en ce moment, c'est la fête de la bière et qu'il a besoin de compagnons pour fêter ça dignement. Il n'a jamais raté cette fête depuis son enfance. Sa région, sa famille lui manquent parfois terriblement, ça fait plus de deux mois qu'il est partit! Du coup, on boit trop.

Autre surprise de taille, je retrouve Joseph, le pèlerin croisé... le cinquième jour, le 15 août, à Nasbinals! Vous savez, le missionnaire partit de Bruxelles? Il est en pleine forme mais n'ira pas au bout. Il s'arrête demain à Leon. Il a déjà fait le chemin il y a onze ans et il trouve que la Meseta a vraiment changée : "ils ont planté plein d'arbres! Avant il n'y avait pas un coin d'ombre et les chemins étaient moins bien indiqués et tracés. C'est beaucoup plus facile aujourd'hui!". Ce type est fou. Je le bade.

Le gîte est immense. Très fonctionnel, mais très "usine à pèlerins" aussi. Le dortoir pourtant très grand est archi plein. Des pèlerins dorment sur des matelas d'appoint déposés sur le sol. Une coréenne, au dessus de mon lit, gigote frénétiquement toute la nuit. Mon lit tangue. Je n'ose pas la rabrouer car je sens qu'un truc tourne pas rond chez elle. Au bout d'un moment elle tombe. je l'entend se fracasser à côté de mon lit. Je l'aide à se relever mais elle semble s'être blessée dans sa chute. Elle se recouche en me disant "ok, ok,ok" et geint tout le reste de la nuit.
J'enfonce mes boules Quies © ++

Budget du jour
2 assiettes de jambon 5g +  Demi-pension  20g
= 25g

Le gîte du jour 
El Jardin del Camino
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Avec Alain, on ronchonne beaucoup. C'est notre côté Français. On dit un peu (pas trop) de mal des autres aussi. Parfois, on est même en colère contre eux. On voudrait que ce chemin déroule sous nos pas un univers de solitude, de paix et d'harmonie. Il nous envoie la foule, l'incivisme, la multitude et des montagnes de papiers gras jetés dans les fossés.
Markus, lui, ne se plaint jamais. Lui aussi en bave, car il est droit, honnête, et déteste l'incivisme. Un jour, deux compatriotes à lui sont entrés dans un gîte. Ils puaient comme des boucs et on foutu la zone en criant comme des putois toute la soirée. Je voyais bien que Markus était exaspéré, mais il se contentait de les ignorer. Au bout d'un moment, il me demande : "comment dit-on en français pour désigner ces deux personnes?" je lui répond : "des connards"; Il rigole et me dit : "non ça, c'est trop...négatif. Je dirais des... pénibles!". Depuis, avec Alain, on n'insulte plus personne et on ne dit plus de mal. On dit simplement : "eux, ils sont pénibles".

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Jour 48
Mansilla de las Mulas - Valverde de la Virgen - 32 KM

Eux, ils ont dormi en dortoir cette nuit, et là, ils ont un sérieux coup de barre
Paris Texas, vous dis-je
Arrivée à Leon
Le pèlerin se lance dans la dernière grande partie de son chemin. Moment important, ce pont à franchir
Une ville de pèlerins
Un joli centre ville
La cathédrale, je ne m'y arrête pas

Les faubourgs de Leon
Sur les hauteurs, des maisons de Hobbits
Le bon petit gîte que voilà!
Bassins d'eau fraiche pour les pieds + bière : le luxe total
Une belle soirée
Pacha

Aussi important que l'eau et le pain : les chargeurs!

Je ne sais pas si c'est l'accumulation des mauvaises nuits, mais je pars dans le mauvais sens ce matin. Je marche un bon moment avant de m'apercevoir que je suis arrivé par cette route hier. Demi tour en rigolant, j'espère juste que personne ne m'a vu car j'ai un peu la honte. Je repasse une heure après devant le gîte, l'air détaché.

Petit déjeuner extra à Puente Villarente, avec Alain, que je retrouve par hasard dans un café. Du coup on repart ensemble, dans une lumière folle vers Leon. Le chemin est superbe et, enfin, légèrement vallonné. Il n'y a presque aucun pèlerin devant nous, et c'est bon pour les deux misanthropes non assumés que nous sommes ;-)

La traversée de Leon est longue mais assez agréable. On marche à petits pas, en levant la tête devant toutes les curiosités qui s'offrent à nous. Dans une longue rue commerçante, une mamie nous arrête avec un grand sourire et se lance dans un discours plein de conviction auquel on ne comprend rien. Nada. On a l'impression qu'elle nous bénit. Elle se signe et nous répète plusieurs fois : "buen camino". C'est rare et ça fait chaud au coeur. Est-ce parce qu'il y a moins de pèlerins, ou est-ce parce que la Castille est pieuse mais, depuis Burgos, on rencontre beaucoup de soutien, de sourires et de marques d'affection de la part des habitants. Tout le contraire de la Navarre.

On arrive au gîte après une étape de 32 KM. J'ai mal aux chevilles de nouveau. Je me demande si je picole pas trop, surtout que la veille, on a un peu abusé avec ces histoires de fête de la bière...
Et là, miracle, comme un fait exprès, le gîte possède des bassins d'eau fraiche, dédiés spécialement aux pieds martyrisés des pauvres pèlerins que nous sommes. On s'y pose une partie de l'après midi tout en s'hydratant ;-) Le reste du gîte est parfait, tout petit et humain. Il y a de grands hamacs tendus un peu partout ou des fourbus font la sieste.

Le repas est top. On sympathise avec un couple d'italiens hyper sportif et deux copines américaines en plein Nirvana : elles fument des clopes, elles boivent des coups, et quand elles disent qu'elles emmerdent ce fasciste de Trump, elles font un triomphe! L'Espagne est un paradis pour elles : un havre de liberté, d'anarchie et de tolérance. Elles aiment les odeurs fortes, les contrastes, les mélanges, les lumières, le vin puissant et les gens dingues.

Bonne nuit dans ce petit gîte tranquille et propre.

Budget du jour
Petit déjeuner 5g +  Courses 6g + Bières 2g + Demi pension 18g
= 31g

Le gîte du jour 
La Casa del Camino
Familial
★★★✩


L'ANECTODE
Faut-il marcher avec des bâtons?
Chacun fait comme il veut, voilà. De tous mes potes pèlerins au long court, j'étais le seul à en posséder. Personnellement, sur des randonnées à la journée, j'ai pris l'habitude de marcher avec un seul bâton. Pratique pour passer les gués, pour se sécuriser sur les diagonales dans du dénivelé, ou pour chasser les chiens, les vaches et les cochons... Pour cette longue marche jusqu'à Saint-Jacques, j'ai choisi de prendre les deux bâtons. Et je ne le regrette pas. Ils sont très légers (300 GR la paire) et facilitent les quelques moments pénibles : passages techniques ou dénivelés. Surtout, mais on y pense jamais : ils sont une véritable occupation pour les mains qui, sinon, battent bêtement d'avant en arrière, sans fin : on peu les pointer pour désigner une direction, les passer au dessus de la tête pour s'étirer, les glisser derrière son sac pour traverser les villes, ou jouer à la majorette.
Les bâtons sont devenus courants sur le chemin. Pourtant, marcher avec des bâtons ne s'improvise pas. Il y a une technique à apprivoiser. Sinon, ils sont plus emmerdants qu'autre chose. Hélas, on les trouve fréquemment entre les mains de marcheurs néophytes. C'est ainsi que, souvent, le bruit insupportable des pointes en titane résonnant sur le chemin, devient le fond sonore de nos étapes. Le fameux : "Tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac tac,tac" qui rend fou.


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Jour 49
Valverde de la Virgen - Villares de Orbigo - 27 KM



Moins de 300 KM, mais c'est rien! Ce n'est même plus assez...

Pas la plus belle des étapes aujourd'hui : on suit la N120 pendant près de 30 KM
Aucun boomer en taxi, aucune tendinite, aucun panneau STOP n'arrêteront Alain! Ultréia!
Hospital de Orbigo, la traversée du rio Orbigo
Arrivée très tôt à notre fantastique gîte, à Villares de Orbigo
Un nid de douceur, de paix et de fraicheur
Diner pèlerin. En haut, aux côtés d'une pèlerine américaine,  Klaus, Markus et Alain

Ce n'est pas une étape qui restera dans ma mémoire grâce à la beauté de son paysage. En effet, on marche, du départ jusqu'au terme de l'étape, au bord de la nationale 120 (celle qui file jusqu'à Santiago). C'est très monotone et plat. Les voitures et les camions roulent vite et, en passant font un vacarme assourdissant.

Aucune cafétéria ouverte, je marche une partie de la matinée le ventre vide. Arrivé à San Martin del Camino, soit une douzaine de KM après mon départ, je rentre dans le premier café venu, j'y retrouve par hasard Alain, aussi affamé que moi, en train de se gaver de croissants au sucre! Je l'imite.

On tombe sur un panneau : "Santiago, 298 KM". C'est un vrai choc pour moi. Je n'avais pas encore pris totalement conscience de la finitude du chemin. Et là, c'est écrit devant mes yeux, noir sur blanc. Moins de 300 KM? Quand on en a déjà parcouru 1300? Ça veut dire une chose simple : demain, c'est fini. Ca me secoue. Je passe le reste de l'étape à penser à ce jour ou, pour moi, il sera temps de rentrer à la maison. De reprendre la vraie vie. Mais, la vraie vie, n'est-elle pas ici, sur ce chemin de poussière?

L'étape est courte et, même en flânant un peu, j'arrive très tôt au gîte (à midi) qui, par chance est déjà ouvert. Il se situe dans un minuscule village, Villares de Orbigo, dans un endroit qui ressemble à un désert ocre. Nous sommes reçu par Christine, une belge installée ici depuis des années. C'est une ancienne pèlerine qui a fait le chemin depuis la Belgique. Elle est tombé amoureuse de l'Espagne, de ce coin de la Meseta en particulier, et elle a décidé d'acheter un gîte, pour y accueillir à son tour les pèlerins.

Le gîte est magnifique et très calme. Nous ne serons que trois dans le petit dortoir. Quelle luxe!
Alors que douchés, lessive faite et étendue, nous sommes en train de boire une bière en faisant connaissance avec les autres pèlerins (une brésilienne très fatiguée, deux copains espagnols en VTT, un autre espagnol à pied que l'on reverra en Galice, une américaine qui fait des toutes petites étapes et qui prend son temps, une portugaise qui a commencé le chemin à Saint-Jean-Pied-de-Port à pied mais qui a loué un VTT pour traverser la Meseta...  Qui voit-on arriver? Klaus et Markus bien sûr!
C'est assez incroyable : Villares de Orbigo est une petite variante du chemin qui, normalement, file tout droit en suivant la N120. Le gîte est isolé. Qu'on s'y retrouve ainsi, est presque un "miracle". Mais plus rien ne nous étonne sur ce chemin. Quelle joie, à chaque fois, de les revoir!

Dîner Donativo pris en commun. Échanges merveilleux. Harmonie. Markus est en pleine forme et joue quelques morceaux de guitare qui enchantent tout le monde. Christine, notre hospitalière est aux anges! Je crois que c'est pour ce genre de moment qu'elle s'accroche à cet oasis perdu au milieu de nul part.
Couché tôt.

Budget du jour
Petit déjeuner 5g +  bières 10g (ben oui, un tiers du budget ;-) + Nuit et dîner en Donativo 20g
= 35g

Le gîte du jour 
Albergue de Villares
Parfait
★★★★


L'ANECTODE
Je ne dirai pas qu'on médite sur le chemin. Ni même qu'on y réfléchit.
Méditer ou réfléchir, dans mon cas, demande un minimum de discipline, de calme ;-) La marche ne le permet pas. La marche exige une implication des sens qui prennent nettement le pouvoir sur la réflexion. La vue est sollicitée bien sûr : que ce soit par les paysages, les repères indicatifs, ou le joli derrière moulé dans un leggings qui chaloupe devant. Le bruit également: le vacarme de la N120 ou au contraire le chant des oiseaux dans les forêts du massif central. L'odeur : c'est fou ce que ce sens se développe sur le chemin : le parfum des autres, l'odeur puissante du fumier en Galice ou une effluve laissée loin derrière par un fumeur, s'échappant d'une voiture en stationnement. Le goût aussi : la poussière de la Meseta ou toutes les petites choses qu'on peu grignoter au bord du chemin : les mûres dans le Quercy, une gorgée d'eau fraiche sous la canicule, ou les biscuits dans les donativos.
La réflexion est donc chaotique, chahutée, sans cesse brouillée par cet afflux permanent de signaux. Et invariablement, chaque jour, on se surprend à marcher la tête vide, seulement sollicité par nos sensations.
J'étais parti aussi pour que mon cerveau se vide de toutes ces infos inutiles accumulées au travail, dans les livres, sur nos écrans, dans le quotidien de nos vies flippées. En ce sens c'est une réussite.

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Jour 50
Villares de Orbigo - Rabanal del Camino - 34 KM



Une lumière démente, et des décors de cinoche
Astorga apparait

Astorga
Une belle ville, qu'on a un plaisir fou à traverser
Le palais épiscopal d'Astorga, une création de Gaudi


Coup de blues à Santa Catalina de Somoza
Soleil de plomb + lignes droites interminables + 34 KM = coup de barre
Le gîte, une institution du chemin : Albergue del Pilar
Lessive géante!
Markus prépare l'étape du lendemain : "34 KM? it's nothing, my friend!"

Attention, 1, 2, 3... lumières.
Départ du gîte à 6H dans une nuit constellée d'étoiles. Le relief est enfin (un peu) accidenté et, arrivé à un sommet, quelques kilomètres après mon départ, j'ai la "chance" de connaitre, comme lors de l'étape de Bercianos del Real Camino, une sorte de vertige cosmique, un "Blast" : J'éteins ma frontale, lève la tête vers le ciel et suis littéralement aspiré dans les étoiles. J'ai l'impression de voler ou plus exactement de tomber doucement. Et non, je n'ai toujours pas pris de drogue, les moqueurs.

Je suis à la fois ravi de cette expérience, mais un peu inquiet aussi. Je me demande si je ne suis pas en train de devenir maboule. Heureusement, l'un des plus beaux levers de soleil de tout mon chemin s'offre ensuite à moi. Quelque chose que je n'arriverai pas à décrire. Impossible. Une merveille de la nature. Une lumière qui me donne tout ce que j'attendais de ce chemin.

Je retrouve Alain pour un moment à la croix dite "Crucero de Santo Toribio" qui domine Astorga. et nous traversons les faubourgs de cette jolie citée ensemble. Nous doublons une jeune américaine qui boîte d'une telle manière, qu'on a envie d'appeler les secours. Je lui demande si tout est ok pour elle, mais elle me répond avec un sourire las que je ne peux rien faire : tendinite au genou.

La traversée de la ville est hyper agréable. Nous nous arrêtons à la poste (correos) pour acheter des timbres (cellos) ou nous assistons à une scène rigolote : Il y une queue à n'en plus finir dans le bureau et, derrière le guichet, ils sont une demi douzaine d'employés. Mais, on ne sait pas par quel mystère, un seul d'entre eux travaille! Tous les autres sont strictement immobiles, et ne font rien, comme frappés par un rayon paralysant. À peine si on les voir respirer. Tous les usagers semblent respecter cette coutume. Avec Alain, on est mort de rire. Mais, on met un temps fou à récupérer nos timbres.

On passe devant plein de monuments à visiter : la cathédrale, l'église Santa Marta, le palais épiscopal construit par Gaudi (et qui abrite un musée des pèlerins), la tour de l'Horloge, l'hôtel de ville... Mais ni Alain ni moi avons envie de nous enfermer dans un musée, aussi beau soit-il. La poste nous a suffit pour aujourd'hui ;-) et on a 34 KM à parcourir. En traversant la grande place, on est photographié comme des stars par un groupe du troisième âge en voyage "scolaire" qui descendent du car : leurs deux premiers pèlerins. On leur fait des grimaces affreuses.

On se prend un deuxième petit déjeuner : impossible de résister aux énormes croissants au sucre, au jus d'orange (zumo de naranja) frais, et au café americano. Je repars seul et quelques kilomètres après, à la hauteur de Santa Catalina de Somoza, je ressens un  gros coup de barre. D'un coup, sans prévenir, sans qu'aujourd'hui encore j'arrive à l'expliquer, le moral et le physique s'effondrent. Impossible d'en parler aujourd'hui, je vais passer pour un chouineur, mais, pour vous dire à quel point je touche le fond :  je pense un moment à appeler un taxi. Non, là je déconne ;-)

Je mange un morceau, me passe la tête sous un jet d'eau, et accélère : je marche à fond les ballons jusqu'à Rabanal del Camino, fin de l'étape. Seul moyen pour moi de surmonter cette mauvaise passe. Je double sans arrêt des pèlerins qui doivent me prendre pour un fou. Tout juste si je ne me met pas à courir.

J'arrive au gîte ou je retrouve Markus, déjà douché et lessive étendue, assis confortablement devant une énorme bière. Son sourire à la fois moqueur et tendre accueille mes jérémiades : "34 KM? it's nothing, my friend!

Le gîte, une institution sur le chemin, existe depuis des années. C'est très grand, mais assez convivial et plutôt bien foutu. Assez "usine à pèlerin" toutefois. Alain nous rejoint, lui aussi assez fatigué et enfin Klaus en fin d'après midi, complètement épuisé. Je comprends mieux mon coup de barre. Tous veulent assister aux vêpres, qui ont lieu dans la petite église du village. Je les y accompagne. Nous assistons à un moment très fort :
Une douzaine de moines entrent dans l'église bondée et se mettent à chanter pendant une heure le Salve Regina (je crois). Un des moines a une voix d'enfant : aigue et juste. C'est très beau. Mais un peu éprouvant après une étape aussi difficile. Alain, de nouveau fait un léger malaise.
A la sortie, j'aperçois Bernard, mais je n'arrive pas à le rattraper, il disparait soudain dans les petites rues du village. Dommage.
Dîner très silencieux. Tout le monde est fatigué et l'office semble avoir secoué mes camarades.
Nuit épouvantable, dans un dortoir trop grand.

Attention, 1, 2, 3... obscurité.

Budget du jour
Petit déjeuner 5g + Timbres 10g  + Nuit et dîner 14g
= 29g

Le gîte du jour 
Albergue del Pilar
Pas mal
★★✩✩


L'ANECTODE
Cafe por favor
Le café, en Espagne, c'est quelque chose! Un moment important, pris, la plupart du temps avec des amis ou la famille. Un moment de convivialité très fort. En plus, le café est bon, et il y en a pour tout les goûts. Personnellement, je tournais au "cafe americano", parfait pour se désaltérer et accompagnant à la perfection mes fameux donuts ;-) Mais vous pouvez commander aussi un "cafe solo" (l'équivalent de notre expresso), un cafe cortado (café au lait, servi avec un mousseur à lait, donc très onctueux), ou le fameux "cafe con Leche" (1/3 de café, 2/3 de lait, servi devant le client, avec un geste magnifique pour réaliser une jolie spirale blanche, qu'on dirait presque une meringue).
Pour les plus vaillants, mais je n'ai pas essayé : le cafe carajillo. On vous amène un verre de rhum flambé, auquel on ajoute un café cortado, versé sur la flamme. Booster garanti, mais attention au retour de flamme!

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Jour 51
Rabanal del Camino - Ponferrada - 32 KM


La Cruz de Ferro, un moment essentiel du chemin

Un changement radical de paysage, des forets, des montagnes, des points de vue....

Les taxis : les templiers des temps modernes?
El Acebo, une merveille de village

Molinaseca
Le gîte à Ponfarrada, les énormes sacs ont été livré par taxi, on attend plus que les "pèlerins"
Le gîte : albergue Alea (photo google)
Visite de Ponferrada, et son château des templiers. On dirait un décor de cinéma.
et degustation de vin du Bierzo avec Klaus, Markus et Alain

L'étape est importante aujourd'hui.
C'est l'étape de la cruz de Ferro. Presque deux mois que j'en entends parler. Un truc inoubliable parait-il, un peu comme l'étape de l'Aubrac ou celle des Pyrénées.
La tradition veut que c'est au pied de cette croix que les pèlerins se débarrassent de leur fardeau, de leur peur, de leur poids, de leurs angoisses. Souvent, ce qui est mon cas, ce sont des amis ou des membres de la famille qui ont donné un caillou ou un objet quelconque (un bijou, une lettre, un vêtement...) et vous devez le déposez là. Un rituel tout à fait païen, non? Ce qui constitue une sorte de retour aux sources en somme, puisqu'il est à parier que, à cet emplacement, devait s'élever un lieu de culte celte ou ostrogoth ou quelque chose comme ça, avant que les chrétiens s'y imposent, comme partout.

Cette "croix de fer", situé au col de Foncebadón (1504 M), est en fait un mat en bois de quelques mètres de haut, surmonté d'une petite croix de fer. Un amas de pierre est déposé à son pied : le résultat de dizaines d'années de dépôts de la part de plusieurs générations de pèlerins.

Je suis parti très tôt du gîte étouffant et bruyant, à l'assaut de la croix. Ce fut un merveilleux cheminement, assez solitaire, sous un plafond scintillant d'étoiles. La montée est raide, mais je n'ai rien senti : je suis désormais devenu une machine de marche. Je peux même discuter sans perdre mon souffle (ni même ressentir la moindre accélération cardiaque) dans des pentes assez marquées. C'est une sensation grisante. Arrivé à la croix, il y a déjà beaucoup de monde, malgré l'obscurité totale. Je dépose mes petits cailloux, confiés par des amis à mon départ, mais je dois avouer que je ne ressent pas grand chose, malgré la solennité du moment... Encore une fois, le chemin me le dit : "el camino es la meta", "le chemin est le but".

Je décide tout de même d'attendre le lever du jour et me pose devant la petite chapelle située à l'écart de la croix. J'assiste à un lever de soleil somptueux, marqué par des scènes souvent touchantes : pour chaque pèlerin, ce moment est fort. Il se prosterne ou il pleure, il s'isole ou se rassemble, il prie ou fait un selfie. D'autres s'effondrent. Je met en temps fou à m'extirper de cette contemplation des autres, qui me touche au delà de tout.

Le reste de l'étape est magnifique. C'est un choc. Se retrouver dans un paysage tout en relief, avec des arbres (des pins!), le tout, baigné dans cette lumière d'Espagne irradiante.
On traverse ou on suit à plusieurs reprises la N142, qui sillonne jusqu'à Ponferrada. Je suis scotché par le nombre de taxis et de navettes y circulant. C'est une véritable noria qui se met en place chaque jour, pour aller chercher ou déposer les pèlerins, leurs sacs...ou les deux. Je croise Alain à El Acebo, ou nous assistons à deux prises en charge de pèlerins par taxi en moins de 5 mn. Ces pèlerins (un couple, puis un jeune homme seul) n'ont l'air ni malades, ni impotent. Alain se moque. Mieux vaut en rire en effet, et (essayer de) ne pas juger.

On arrive assez tôt à Ponferrada. A l'origine, on ne voulait plus dormir dans les grandes villes, mais on a trouvé un gîte "Red de Albergues" (un label fiable) ou on a pu réserver ensemble : Klaus, Alain, Markus et moi, désormais inséparables. Le gîte est petit, on abandonne donc nos résolutions pour ce soir.
Dans l'entrée, il y a une douzaine de sacs, énormes, étiquetés, qui ont été déposé là par les taxis. De tous les pèlerins du gîte (une douzaine) nous serons les quatre seuls à porter nos sacs dans la journée.
Le gîte est chouette mais les pèlerins pas très sympas. Ce qui est très rare. Même l'hospitalière, qui en a vu d'autres, semble choquée. Ils ne s'arrêtent même pas de brailler quand Markus prend sa guitare. Il nous sourit, et avec son oeil plein de malice, il semble nous dire: "ils sont pénibles".

On sort visiter Ponferrada, très belle ville, notamment le château des templiers qui nous en impose : on dirait le château de Richard coeur de Lion dans un de nos livres d'enfance! Ensuite, On va boire des coups, et j'y gagne enfin mon surnom : "le sommelier". Je ne suis pas sûr d'en être très fier.
Dîner "pénible", entourés de dix braillards et puis dodo.

Budget du jour
Apéro 6g + Nuit et dîner 18g
= 24g

Le gîte du jour 
Albergue Alea
Très bien
★★★✩


L'ANECTODE
La gamme des hébergements en Espagne est très... variée. En un sens, c'est une chance, il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses. Mais, il est difficile, par contre, de s'y retrouver. Entre deux albergues du même prix, laquelle choisir? Comment être sûr que je ne vais pas me retrouver dans un immense dortoir sonore? Même le guide "mia-miam dodo", pourtant très bien foutu peut se faire piéger : certains gîtes sont de véritables arnaques, avouons-le.
Depuis le premier jour, je cherche des hébergements qui remplissent ces simples critères:
-propreté
-pas trop grand
-éloigné des grandes villes
-pas cher
-Esprit pèlerin (si possible)
Le dernier point est à expliciter : c'est un gîte dont les propriétaires auront une connaissance et une empathie vis à vis des marcheurs (qui portent leur sac), de leurs difficultés, de leurs impératifs (horaires fluctuants, lessive nécessaire, budget réduit...). Le top, étant d'être hébergé par des Jacquets (ceux qui ont réalisé eux même le pèlerinage).
Il y a un label en Espagne, méconnu par les français, qui semble remplir une partie de ces exigences : c'est le label "Red de Albergues", qui est la branche espagnole de Hostelling International. Sur leur site, vous pourrez trouver les localisations des gites labellisés sur tout le chemin.
De toute façon, soyez relax, vous ne pourrez pas éviter de vous faire piéger au moins une fois : le gîte dégoutant et bondé qu'on a envie de fuir sitôt posé son sac. Ce n'est pas grave : demain matin vous sortirez de cet endroit, vous gonflerez vos poumons de l'air frais de la nuit étoilée et tout ira bien.

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Jour 52
Ponferrada - Pereje - 29 KM


Quelques courges
Sur un beau chemin
Vignoble du Bierzo
Une jolie fresque dans les rues de Cacabellos

Un paysage de "sommelier"
Différences de point de vue manifestes

Jamais bien loin de la A6
Seulement 3 dans la chambre : un luxe
Impossible : on retrouve Peter et Maxime, quittés à Saint-Jean-Pied-de-Port

Le celèbre chapeau de Markus, des draps, et un téléphone, comme... à l'hôtel!

Départ à 6H30. Je n'ai pas la patience d'attendre le petit déjeuner, servi à 7H. J'ai beaucoup de mal à trouver mon chemin dans Ponferrada, qui est une grande ville (30 000 habitants). Je dois demander ma route à des lèves tôt et à des fêtards. Je retrouve Alain, lui aussi en train de tourner un peu en rond, et, après avoir retrouvé le bon chemin, on marche ensemble quelques heures.

Petit déjeuner solide à Componaraya où, en sortant du café, on se paume de nouveau. On est d'accord tous les deux: ou est passée notre légendaire vigilance? C'est un automobiliste qui nous arrête, en faisant des grands signes, et qui se lance dans des explications incompréhensibles. Mais on comprend le message principal : nous ne sommes plus sur le chemin. Remerciements chaleureux. Demi tour. On retrouve tous ceux qu'on a doublé depuis Ponferrada. La honte ;-)

Le reste de l'étape est tranquille, vallonée, ensoleillée, lumineuse... jusqu'à Pereje, minuscule village qu'animent seulement une ou deux fermes et... le camino. Notre Albergue est très sympa, nous y avons retenu une chambre. Plus question, pour nous, jusqu'à Saint-Jacques de "dormir" en grand dortoir. Markus arrive le dernier, seul : Klaus, très fatigué, s'est arrêté à Villafranca del Bierzo. Markus a acheté une bouteille de vin qu'il trimballe dans son sac depuis Trabadelo! Il me la tend "c'est pour le sommelier du chemin!".

Apres notre rituel : 1/Inscription et installation 2/ douche 3/lessive 4/séchage sur un fil 5/réservation pour le lendemain soir, nous nous installons pour boire un coup (autre rituel). Soudain, deux têtes connues apparaissent sur la route, il s'agit de Peter et Maxime, rencontrés tous les deux dans le Massif Central! Je pensais qu'ils étaient loin devant! La dernière fois que j'ai vu Maxime, c'était à Moissac! Quand à Peter, le pèlerin partit de Suisse, on a bu un coup ensemble, la dernière fois, à Saint-Jean-Pied-de-port en se disant qu'on se reverrait en Espagne! et les voilà tous les deux, hilares, presqu'un mois après. C'est une joie, et on passe un bon moment ensemble. Eux, marchent plutôt en fin de journée : "il y a moins de monde" et ne réservent jamais leurs gites : "On a eu plein de galères, mais on s'en fout". Ce soir ils ne savent pas ou ils vont coucher, mais ils ont encore encore envie de marcher un peu. Ils savourent toutes les surprises que leur apportent le chemin, les bonnes comme les mauvaises (maxime est bouffé par les puces de lit). Je me sens un peu carré par rapport à eux. Un peu tendu. Un peu étriqué. Ça me réfléchir pour l'avenir. J'ai vraiment besoin de travailler sur ce truc du "il faut que ce soit parfait" qui me gâche la vie. Et j'ai l'impression qu'un seul chemin n'y suffira pas ;-) On se promet de se revoir tous ensemble à Santiago. Promesse de pèlerin.

On boit la (bonne) bouteille de Markus. Les aubergistes, un jeune couple, sont adorables, et on passe une super soirée en leur compagnie.
La chambre de trois est d'un luxe indécent, et on passe une nuit calme et reposante, enfin!
Demain, c'est le Cebreiro...

Budget du jour
Courses à Villafranca del Bierzo 3g + Nuit et dîner 22g
= 25g

Le gîte du jour 
Las coronas
Top
★★★✩


L'ANECTODE
Un parcours de santé
Aujourd'hui j'ai croisé plusieurs fois deux jeunes américaines en pleine forme (short moulant, baskets fluo, casquette de baseball). Blondes et bronzées, elles marchent en discutant de façon très animée. Elles ne portent aucun sac. Juste une petite bouteille d'eau à la main. Sur le bras, il y a une housse qui contient leurs immenses smartphones. Parfois, pour le fitness, elles se lancent dans un petit jogging, puis reprennent leur pèlerinage, et leur discussion.

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Jour 53
Pereje - Podornelo - 32 KM


A l'assault de O cebreiro!

Du vert partout, un choc après 250 KM de Meseta
Et du relief!
Le passage en Galice, encore un grand moment : c'est la dernière ligne droite
Arrivée à O Cebreiro dans le brouillard

Je retrouve mes deux compères, on s'égare un peu mais on est bien!

L'Auberge Rouge, elle existe, elles est là! et on va y passer la nuit... (photo Google)
Un distributeur de cassettes, il n'a pas bougé, comme la literie, depuis les 70's!
Joue Markus, joue!

Gros petit déjeuner à 5H30, puis départ dans la nuit à 6H.
Pendant 15 KM environ, on suit l'autoroute aérienne A6. Il y a pas mal de pèlerins aujourd'hui, qui marchent solitaires, dans le petit matin. Puis, on s'enfonce enfin dans la campagne, dans un beau paysage vallonné, boisé (beaucoup de châtaigniers) ou le vert domine. C'est un vrai choc sensuel, après avoir foulé autant de chemins de poussière ocre.

Ca monte tout à fait raide, ce qui est aussi un changement notable. Je me régale car je retrouve mon terrain de jeu favori : la moyenne montagne. Je suis surpris par mes capacités aérobies. Je ne m'essouffle jamais, même quand j'accélère fort dans les montées. On dit parfois que le chemin de Compostelle n'est pas difficile physiquement, ce qui est totalement faux. Mais je peux vous dire une chose : marcher 1500 KM sur ce chemin, vous procurera (en plus) des cannes de feu.

À la sortie d'un petit village (la Faba), j'ai la surprise de retrouver Bernard, plus "Patrick Chesnais" que jamais. Il est assis sur un banc, en compagnie d'un agriculteur du coin, en grande discussion. On tombe dans les bras l'un de l'autre : on ne pensait pas se revoir. Il est partit très tôt ce matin (4H) de Villafranca del Bierzo et s'arrête à O Cebreiro. Il est épuisé. Il souffre en plus d'une cheville. On discute un bon moment et je le quitte après qu'on se soit donné rendez-vous à Santiago.

La montée devient encore plus raide et c'est un bonheur intense d'arriver à filer sur ces pentes, comme porté par un moteur d'appoint ;-) Puis, on arrive à la fameuse borne qui indique le début de la Galice. C'est un moment fort encore : la Galice, pour le pèlerin, c'est la fin du voyage. Encore une longue ligne droite (160 KM) et bientôt, nous verrons apparaitre les clochers de la cathédrale.

O Cebreiro, c'est un village perché à 1300 M. Depuis 1000 ans des pèlerins passent ici. Ils s'y reposent, s'y font soigner (hôpital pour pèlerin en 1072!), dorment, mangent, prient, rechargent leurs smartphones ou meurent... Beaucoup de pèlerins, beaucoup de touristes. Trop de monde, malgré le brouillard opaque. Je me réfugie pour m'y reposer quelques minutes dans la petite église Santa Maria la Real. Incroyable : j'apprends que cette minuscule église, perchée là dans le brouillard, appartient, avec le prieuré et l'hôpital des pèlerins, depuis 1289, à l'abbaye d'Aurillac...  ma ville de naissance. J'y retrouve Markus en train de prier. Comme je ne veux pas le déranger, je visite un peu : sur un mur de cette église se trouve un grand nombre de bibles, dans des traductions différentes, posées sur des petites tablettes de bois. Je m'approche de la bible française qui est ouverte sur le Prologue (l'évangile selon saint-jean) : "Au commencement était la parole...". Encore un message, un cadeau du chemin, j'imagine.

En sortant de la petite église, je reçois un beau message de ma femme qui me bouleverse. Je suis emporté par l'émotion. Je dois marcher (voler?) seul un moment. Markus et Alain, qu'on vient de rejoindre à la sortie du village, le comprennent, et cheminent un peu devant en chahutant. Il se passe un truc en moi, et autour de moi : un instant parfait que je ne suis pas prêt d'oublier.

Avec toutes ces émotions, on perd le chemin et on se retrouve à marcher tous les trois sur la nationale. Pas grave. Comme dit Alain : "on aura moins de pèlerins comme ça". On marche ensemble d'un bon pas jusqu'à Podornelo ou on arrive à 14 H, après 32 KM d'émotions pures.

On retombe très vite : le gîte que j'ai réservé est isolé, ça oui, mais c'est son seul atout. Nous sommes "accueillis" par deux brutes, le père et sa fille. Ils se foutent ouvertement de notre gueule. Il n'y a personne dans cette immense albergue, pourtant citée par le Miam-miam Dodo : nous sommes les trois seuls clients. Les chambres sont d'une saleté repoussante (literie défoncée aux tâches pas nettes, des poils partout, des couvertures sales empilées dans un coin, des oreillets puants, un sol ou il faut garder ces chaussures pour marcher, des toilettes...) Nous sommes surtout effrayés par l'état de la literie : cette angoisse du pèlerin de chopper des puces de lit. Si il avait fait moins froid dehors, je partais y dormir. Mais je n'ai même plus un duvet, je l'ai renvoyé.

Tout ça importe peu finalement.
On en rigole tous les trois. On appelle nos hôtes les Ténardier. De toute façon, il fallait bien que cela arrive un jour. C'était trop beau les gîtes parfaits, à l'accueil sympa. Demain nous serons loin. En attendant, Markus nous livre un joli récital de guitare devant l'oeil torve de la fille Ténardier, qui pour interrompre ce beau moment, allume la radio à fond. "Elle est pénible" nous glisse Markus, en avalant une gorgée de bière, avec son air malicieux.

Je dors tout habillé, on gèle dans ce dortoir.

Budget du jour
Bières et chips 5g + Nuit et dîner 20g
= 25g

Le gîte du jour 
Albergue Santa Maria (la pauvre) do Poio
Horrible
✩✩✩✩


L'ANECTODE
Les puces de lit
Impossible de ne pas parler des puces de lit. C'est le cauchemar du pèlerin. Il y a dix ans, difficile de passer à travers les gouttes. Que ce soit en France ou en Espagne, rare était le pèlerin à ne pas se réveiller un matin avec des démangeaisons suspectes.
Le Cimex Lectularius, se nourrit essentiellement de sang humain et tout particulièrement du sang du pèlerin, dont il apprécie la saveur proche du donuts. C'est un fléau très ancien, qui date de l'invention de l'hôtellerie. Dans les années 50, nos ancêtres barbares ont réussit à éradiquer la puce de lit à doses massives de DDT. Mais, depuis l'interdiction de certains insecticides, cette saloperie revient en force. Le problème est le même dans les refuges en montagne.
Ces bestioles, minuscules, se glissent dans la literie et attendent patiemment les arrivées de viande fraiche. Ensuite, une fois accrochées, elles voyagent à l'oeil dans les sacs des marcheurs, et se développent en contaminant les étapes suivantes.
Depuis une dizaine d'années, beaucoup de gîtes se battent avec efficacité contre cette plaie, en changeant la literie traditionnelle par une literie spécifique par exemple. Ou en interdisant de monter les sacs dans les chambres etc... Mais, ce n'est pas le cas partout hélas, et il suffit d'un mauvais élève pour contaminer tout autour. À Moissac, Béatrice, l'hospitalière, dont le gîte est nickel, nous a avoué qu'elle inspectait l'air de rien chaque pèlerin qui entrait chez elle. "c'est un question de réputation. Radio Camino fonctionne très bien et, si on apprend qu'il y a des puces dans son gîte, on est mort".
Une astuce : quand vous arrivez dans un gîte pas très net, inspectez la literie et surtout le bord des coutures. Neuf fois sur dix, c'est là que les petites bestioles attendent patiemment leur casse croûte. Si vous en apercevez, prévenez le gîte et... fuyez!
J'ai eu des puces en Espagne, sur les chevilles. Je suppute que c'est un chat dans un gîte qui me les a filé. Mais, heureusement pour moi, ce n'était que des bonnes petites puces "normales", et j'ai pu m'en défaire dès le lendemain. Mais on ne se débarrasse pas comme ça des puces de lit!
Si jamais vous êtes contaminé, il n'y a qu'une méthode, validé par plusieurs hospitaliers, dont Béatrice à Moissac :
Prévenir le gîte avant en arrivant (oui, certains vont vous jeter, mais la plupart tenteront de vous aider, car vous avez BESOIN d'aide). Il vous faudra prendre au moins un jour de repos, vous en aurez besoin pour :  faire une lessive de TOUTES vos affaires à 60°C (duvet, fringues, chaussures....) + mettre votre sac à dos, et le reste de vos affaires au congélateur toute la nuit + prendre une bonne douche et s'inspecter sous toutes les coutures soigneusement.
Dernière chose : il n'y a aucun produit sur le marché, actuellement, qui traite efficacement les puces de lit. N'allez donc pas enrichir un peu plus l'industrie pharmaceutique.

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Jour 54
Podornelo - Barbadelo - 34 KM

Premier petit déjeuner à Filloval
Chemin typique de la Galice, région très agricole

Le must-have coréen : la petite pochette en plastique pour protéger sa coquille Saint-Jacques


La grande ville de Sarria

Avant l'arrivée à Barbadelo, une forêt superbe...
...aux arbres centenaires.

Premier jour d'octobre!
J'ai bien dormi. Je n'ai pas fait de cauchemar : genre, les Tenardier viennent dans mon sommeil pour m'étrangler. Nuit royale en fait : il faut dire qu'on a pas été dérangé par les voisins ;-)
Je file le plus vite possible de ce gîte crasseux, et suis le premier à partir. Il fait nuit noire et le brouillard est intense. Je perds le chemin de suite, et longe la nationale pendant plusieurs kilomètres, mais par chance il n'y a quasiment aucune voiture. Le faisceau de ma frontale arrive à peine à me faire distinguer les deux mètres devant moi. J'ai l'impression de marcher dans de la ouate. C'est très agréable.

Petit déjeuner en solitaire dans un hameau minuscule : Filloval. Les pèlerins sont rares ce matin, et je m'en réjouit. L'étape de ce jour est une des plus belles du Camino Frances : variée, rythmée, vallonnée, boisée. Le chemin s'entortille autour de petites fermes, de petits hameaux et de forêts splendides. Je marche vite, avec une joie qui m'inonde.

Deuxième petit déjeuner (pourquoi bouder son plaisir ?) à Samos, 15 KM plus loin.
Puis, juste avant Sarria, sans que je sache pourquoi, d'un coup, c'est la foule! Des pèlerins par dizaines. Certains marchent sur la route pour doubler plus facilement et se font houspiller par les automobilistes. L'entrée à Sarria est incroyable : c'est un véritable défilé de pèlerins, de tous âges et de toutes nationalités.

Ca se calme un peu à la sortie de Sarria où l'on traverse, en grimpant très fort un chemin sinueux, une foret splendide. Je me sens de nouveau dans la peau du pèlerin du moyen âge : écrasé par le mystère et la beauté de ces arbres centenaires.

Le gîte est top, isolé dans un petit village juste avant Barbadelo. Nous sommes reçu très gentiment par deux frères marocains, installés là depuis peu. Ils parlent très bien français tous les deux. Nous avons retenu une chambre de trois, Alain, Markus et moi.
Nous faisons un grosse lessive. Les frangins nous rendent nos affaires séchées, pliées et triées! Ils se mettent en quatre également pour nous trouver une bonne réservation pour demain soir... Ça nous change de l'accueil des Ténardier d'hier!

Dîner juste à côté dans un restaurant (quasiment une première pour moi) : on commande notre premier poulpe galicien, poulpo a la Gallega, dont voici la recette, ici. Délicieux. Markus est épuisé, les larmes lui montent aux yeux plusieurs fois durant le dîner. Sa famille lui manque beaucoup. Presque trois mois qu'il est partit. Avec Alain, on fait les couillons pour lui changer les idées. Alain tient à nous inviter pour exprimer son bonheur qu'on soit ensemble tous les trois. On est tous à fleur de peau. On sent que bientôt, ce sera la fin.

Budget du jour
Courses à Saria 3g + Deux petits déjeuner 8g  + Bières 5g + Nuit 13+ Lessive 8g
= 38(ouille!)

Le gîte du jour 
108 to Santiago
Super
★★★✩


L'ANECTODE
Markus est partit de bavière avec son énorme sac, sa guitare et ses chaussettes floquées de la coquille. Il est aussi partit avec un fameux petit carnet : pour chaque étape, y est inscrit soigneusement la spécialité culinaire du coin. Depuis la frontière Suisse, passée il y a trois mois, il s'échine chaque jour à dégoter le produit qu'il faut goûter : Les lentilles au Puy-en Velay;  l'aligot au Sauvage; la viande de boeuf en Aubrac; le vin de Cahors; Le Chasselas à Moissac; le foie gras à Aire-sur-Adour; le fromage de brebis dans les Pyrénées; les tapas en Navarre; le Rioja; le cochon de lait à Leon... Il a plein d'anecdotes à raconter au sujet de ses fameux produits! Depuis qu'il est arrivé en Galice, il jubile : "mon carnet est plein de bonnes choses à essayer : le poulpe, les pâtisseries, le vin, mais aussi... l'orujo de hierbas!" Ces yeux brillent singulièrement. Nous commandons donc "tres chupitos de licor de hierbas, por favor". la Licor de Hierbas est une liqueur aux herbes préparée à partir de marcs de raisins, avec des herbes macérées, ce qui lui donne une saveur et un arôme adoucissant le goût de l'alcool. Elle facilite la digestion, parait-il ;-)
Nous l'adoptons immédiatement.

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Jour 55
Barbadelo - Castromaior - 28 KM



Les lumières de Galice


Les Horreos, anciens greniers à grains, le symbole omniprésent de la Galice
Trouvez le sac d'enfant ;-)
Hors catégorie : le sac de Markus. A peine si j'arrive à le soulever.
La borne 100 KM

Portomarin
Et toujours, partout sur le chemin, ses "temples" émouvants et crasseux
Une consigne à l'arrivée d'une étape : s'hy-dra-ter!

On se réveille tard.
Départ à 7H, en pleine forme : toutes mes affaires sont propres, sèches et mon sac est rangé au cordeau. Il n'y a plus qu'à faire ce que j'aime par dessus tout : marcher.
Petite étape de 27 KM aujourd'hui. Encore une fois magnifique. La Galice est une région superbe. Très agricole et rustique. Les paysages sont variés et les villages remarquables : dans chaque propriété il y a au moins un Horeos : ce grenier à grain ancestral, qui rappelle un peu certains villages Sénégalais.

Il y a peu de pèlerin, ce qui est toujours un vrai soulagement pour moi. Pourtant nous avons passé ce matin la borne 100 (moins de 100 KM désormais à parcourir jusqu'à Santiago) à la hauteur de A Brea.
Pourtant, depuis mon départ, on me dit que les 100 derniers KM sont difficiles à vivre, tellement la densité des pèlerins sur le chemin y est importante. Ce n'est pas le cas aujourd'hui. Tant mieux.

Le gîte est complètement isolé, en pleine nature et il est tout neuf, donc propre et assez fonctionnel. Pendant que je m'y installe, je reçois un triste message : Thierry, un bon copain, ancien collègue et snowboarder émérite vient de mourir. Il se battait depuis un moment contre la maladie. Il venait de nouveau d'être papa. Dans la soirée, les aubergistes nous annoncent les attentas de Los Angeles. La plupart des pèlerins (dont certains, américains) se collent devant la télé. La vie, (la mort) nous rattrape sur ce chemin et fait une irruption amère dans nos cerveaux et nos coeurs de pèlerins.

Les aubergistes sont tout à fait cupides et pas du tout appropriés à ce boulot : distants, indifférents et très mauvais cuisiniers, on avale le plus mauvais diner de pèlerin depuis 55 jours. Mais tout ça n'a aucune importance, finalement.


Budget du jour
Petit déjeuner 3g  + Picnic 5g + Nuit et dîner beuark 19g
= 27g

Le gîte du jour 
Albergue Ortiz
Moyen
★★✩✩


L'ANECTODE
Les 100 derniers KM.
Le graal, c'est l'obtention, au bureau des Pèlerins de Santiago, de la Compostela : une sorte de diplôme que les autorités ecclésiastiques vous remettent, et qui prouve que vous êtes devenu Jaquet.
Quand les pèlerinages vers le tombeau de l’apôtre saint Jacques commencèrent à s’institutionnaliser, les pèlerins eurent le désir de voir l’achèvement de leur pèlerinage d’une certaine façon reconnu. On utilisa dans un premier temps la coquille Saint-Jacques. Mais ces insignes étant faciles à falsifier, elles furent bientôt remplacées par des « lettres de preuve », dont la compostela est aujourd’hui l’héritière. (source Vive el Camino)
Pour obtenir cette compostela, il faut trois conditions :
-Présenter sa crédentiale
-Affirmer que son pèlerinage est d'ordre religieux ou spirituel
-Depuis 2010, avoir effectué au moins 100 KM à pied (200 en vélo) et avoir au moins deux tampons par jours sur ces 100 KM.
C'est ce qui explique l'afflux soudain de pèlerins pour ces dernières étapes. Le pèlerinage de Compostelle est quelque chose qui est ancré profondément en Espagne. Bien plus qu'en France, ou il fut interrompu au moins depuis la révolution française jusqu'aux années 80. Pour beaucoup d'espagnols, vouloir acquérir une Compostela est quelque chose de naturel. Qui se retrouve ensuite inscrit en bonne place sur les CV. Il n'est pas rare de voir des classes de 3eme, accompagnées par leurs professeurs, emprunter les dernières étapes depuis Sarria, dans un chahut de tous les diables, à la quête des coups de tampon nécéssaire pour obtenir sa Compostela.
Du coup, c'est une foire sans nom. Tout le monde marche avec sa crédentiale à la main, à la recherche de coups de tampon. Chacun comparant ensuite, la couleur, le graphisme et la qualité de l'ancrage. On dirait Pokemon Go! Avec Alain nous avons même assisté plusieurs fois à une scène étrange : des navettes circulent entre les différentes tiendas, chapelles, cafés, églises ou restaurants qui délivrent des tampons. Les "pèlerins" descendent de la navette, et se font tamponner leur crédentiale. Puis, ils remontent dans la navette, et on les retrouvent quelques KM plus loin, devant un autre presbytère, en train de faire la queue pour un nouveau tampon. Inutile de vous dire que Alain est furax : "mais c'est quoi ce foutoir, putain!".

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Jour 56
Castromaior - Melide - 32 KM

La dernière ligne droite, au bout du tunnel
Une des nombreuses spécialités de la Galice : les molosses, mangeurs de pèlerins!



Les fameuses navettes qui énervent : elles ramassent les touristes les pèlerins après chaque coup de tampon

Les forêts: mes cathédrales
Alain fait le couillon
Les premiers eucalyptus
Notre gite, à Melide
Une soirée magique...
...en bonne compagnie

Nuit bien calme. Je me réveille avec la gorge qui brûle et le nez qui coule.
Départ à 7H dans un brouillard épais. L'étape n'est pas terrible aujourd'hui, mais je reste quand même sous le charme de la Galice. Sauf ses chiens : devant chaque ferme, de véritables molosses montent la garde. Parfois, ce sont des chiens énormes, qui ressemblent à des ours, dressés pour guider le bétail, et, lorsqu'une bonne occasion se présente mordre un mollet musclé de pèlerin distrait.

Il y a beaucoup de marcheurs. La légende des 100 derniers KM se confirme : le chemin est noir de monde. Ca s'interpelle dans toutes les langues, ça prend d'assaut les cafés, les tiendas, les pharmacies, les restaurants. Ça marche, ça bouge, ça boite, ça filme, ça prend des selfies (la perche à selfie, l'ustensile de base du pèlerin de 2018, un mystère assez complexe à décrypter pour l'historien du futur). Une noria de taxis et de navettes s'organise dès le matin pour convoyer les nombreux pèlerins qui ne veulent pas marcher, mais qui désirent faire tamponner leur crédentiale. Je ne les regarde même plus, ce cirque me fatigue.

Je me traîne jusqu'à Melide, et au gîte : l'albergue Pereiro, ou je retrouve mes deux compères.
Je leur propose un deal : ils me donnent 5 euros chacun et je leur prépare un super dîner. Il y en marre de se taper les dîners pèlerin infects aux menus toujours identiques. En plus, la cuisine à l'air bien équipée.
Je pars donc faire les courses en ville, dans une tienda bien achalandée et, en caisse, pour l'anecdote, ma note est de 15 euros pile! Sans avoir calculé! Je passe la fin de l'après midi à cuisiner. Ca me manquait. En plus, je ne suis pas seul : un groupe de très jeunes allemands sympa ont eu la même idée, et ils cuisinent comme des chefs! Ça fait plaisir de voir des "gamins" éplucher, découper, cuire, assaisonner... et y prendre du plaisir! Tout le gîte se rempli de bonnes odeurs et de bonnes vibrations.

On dîne tous ensemble : j'ai préparé un cari poulet coco, des petits légumes et du riz blanc. En dessert, une salade de fruits frais. Alain a ramené une bonne bouteille, acheté durant son étape. On se régale. Markus joue de la guitare. On est bien. On est ensemble. On vit. Il faut en profiter!

Budget du jour
Les prix aussi augmentent durant les 100 KM, attention!
Petit déjeuner 5g  + une banane 1g + bières 2g  + Courses 5g  + Nuit 10g
= 23g

Le gîte du jour 
Albergue Pereiro
Super
★★★✩


L'ANECTODE
Il y a un débat ce soir à table : cette façon de "péleriner" en prenant le taxi ou le bus dès qu'on rencontre un obstacle sur le chemin; de passer ces soirées dans des hôtels de luxe, après un diner à une grande table; faire la chasse aux tampons à coup de navettes pour obtenir sa compostela, ne pas porter son sac pendant les étapes etc... est-ce encore un pèlerinage? Pour aller plus loin, ces pèlerins là ont-ils le droit moral de s'attribuer le titre de pèlerin? Les autorités ecclésiastiques qui ferment les yeux sur ces pratiques ne sont-elles pas complices d'une véritable imposture? Les espagnols qui profitent de ce cirque ne sont-ils pas en train de "tuer" le chemin? comme le prétend fermement Alain? D'autres pèlerins sont encore plus virulents. Ils seraient prêts à interdire aux albergues leur mention "Camino" si elles accueillent des pèlerins motorisés, ou ne portant pas leur sac... Markus est beaucoup plus nuancé. Il nous dit : "avez-vous lu La ferme des animaux de George Orwell? Vous rappelez vous de la première phrase du livre?". Elle dit "All animals are equal, but some are more equal than others." Il sourit malicieusement. Et bien je pense qu'on peut appliquer cette maxime à nous autres, les pèlerins."

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Jour 57
Melide - Santa Irene - 32 KM






Notre gîte du jour, sensass, l'albergue Santa Irene
Un petit dortoir propre
Et un beau jardin
J'ai transpiré toute la nuit. Mon drap de soie est trempé de sueur. Je dois avoir de la fièvre. Mal à la gorge et le nez comme une patate.
Je quitte le gîte au radar et, à vrai dire, je ne me rappelle presque rien de cette étape ou j'ai marché comme un zombie! Je me rappelle juste avoir trouvé le temps très très long, durant ces 32 KM.

Beaucoup de pèlerins, comme la veille, sur le chemin. Impossible de faire 100 mètres sans doubler un  groupe de marcheurs. Je me rappelle avoir accéléré à la fin de l'étape pour en finir plus vite. Agréable surprise en arrivant au gîte, car il est joli, petit et isolé. L'accueil est super.
Je vous relis et vous retranscrit mes notes car, encore une fois, aucun souvenir ou presque :
On y retrouve un groupe de français, des boomers chevronnés qui ont fait plusieurs fois le chemin. Cette fois-ci ils arrivent du camino del norte, ou, disent-ils, il y a beaucoup moins de pèlerins. Ils sont effarés par ce qu'ils voient depuis qu'ils ont rejoint le camino frances. Par contre ils ont trouvé les étapes très difficiles : "de la grosse randonnée, quasiment tous les jours". Tiens, ça me donne des idées ;-)

A table, groupe cosmopolite et sympa : un argentin à VTT, une irlandaise, une portugaise, un allemand (Markus) et deux français (Alain et moi). L'argentin, dont j'ai oublié le prénom, une fois sa compostela en poche, compte filer sur son VTT, jusqu'à Rome... pour un nouveau pèlerinage!
Le grand sujet de discussion : DEMAIN.
Demain, c'est l'arrivée à Saint-Jacques de Compostelle. Je me sens un peu déphasé. Je n'arrive pas à y croire. La fièvre en plus, je suis complètement à l'ouest (bientôt le cap Finistère ;-)
Vrai dîner espagnol, enfin! C'est à dire : non pas du réchauffé, mais de vrais produits, cuisinés avec amour pendant une partie de l'après midi. On déguste  des empanadas gallega, (sorte de tourte galicienne avec des légumes) et un cocido gallego (un pot au feu, avec des petites saucisses). On se régale. La bouffe espagnole, quand c'est cuisiné comme ça, c'est le top. Du coup je me sens beaucoup mieux.

D'autant que j'ai appris que, c'est sûr maintenant, ma petite femme d'amour me rejoint à Saint Jacques dans quelques jours pour réaliser avec moi les derniers KM jusqu'à Fistera. Markus accompagne de notes vibrionnantes cet hymne à la joie.

Budget du jour
Courses 5g  + Dîner 10g  + Nuit 10+ Bouteille de vin 7g
= 32g

Le gîte du jour 
Albergue Santa Irene
Parfait
★★★★


L'ANECTODE
J'ai beaucoup de chance d'avoir rencontré cette personne qui, un jour, est devenu ma femme. (Soyons clair, elle AUSSI a eu beaucoup de chance ;-) En plus, elle est ok pour que je parte pendant des mois marcher sur des chemins lointains! Nous parlons beaucoup de nos femmes avec Markus. Elles nous manquent terriblement. Lui aussi, sa femme le rejoindra bientôt. Pour eux, ce sera à Fistera. Quand il en parle, les larmes lui viennent. Quelques jours avant de partir de chez lui, Markus et sa femme sont allés voir un concert de guitare. Sa femme a adoré un morceau en particulier, composé par le prof de guitare de Markus : "starking light inside". Elle lui a dit : "quand tu partiras avec ta guitare, j'aimerai que tu apprennes ce morceau pour moi". Depuis, tous les soirs ou presque, il s'entraine comme un fou pour jouer au plus juste ce morceaux, et dit-il "quand je joue ce morceau elle est avec moi, dans la salle de concert, elle me sourit, elle m'encourage." Avec Alain, on adore quand il le joue. On l'a appelé le morceau du chemin. C'est la bande son de mon pèlerinage. À écouter ici. A partir de 0.50 secondes.

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Jour 58
Santa Irene - Santiago de Compostela - 20 KM


Les superstructures de l'aéroport de Santiago
Monte do Gozo, et sa statue sur-moche...
D'ou l'on aperçoit, pour la première fois...Santiago! Le pèlerin arrive à son but.
Place de l'Obradoiro, devant la cathédrale, c'est ici la fin?

Merci les gars, on y est arrivé
Markus jours le morceau du chemin, très ému
On fait les touristes
On rejoint notre gîte par les jolies petites rues de Santiago
Un ancien salon de coiffure reconverti en accueil, on s'y sent bien! Alain fait la sieste
Quelques tapas bien méritées entre jaquets

Et bien voilà. J'arrive au bout. Dans 20 KM je verrai apparaitre les toits de Santiago, et les clochers de la cathédrale. Ca ne me fait pas vraiment plaisir. Je n'en suis pas fier. Je n'aime pas la fin des histoires.  Ca ne m'intéresse pas.

Du coup, je marche un peu chafouin, sur un joli chemin bien vallonné et assez varié. On traverse de grandes forêts d'eucalyptus odorantes qui sont du meilleur effet pour mon angine persistante. Comme attendu, il y a foule. Un long cordon de marcheurs s'étire jusqu'à Saint-Jacques.

Je retrouve Alain, par hasard, dans un café à Lavacolla ou on déguste un (le dernier?) bon petit déjeuner. Cinq kilomètres plus tard, j'arrive au Monte do Gozo (la colline de Montjoie), ou je découvre, pour la première fois, la ville de Santiago, au loin. Je ne ressens rien, et en suis le premier surpris. Le nom de cette colline vient de la joie ressentie par tous les pèlerins, justement, qui apercevaient enfin les tours de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, après un long et douloureux périple. Au Moyen Âge, une chapelle toute simple les accueillait. Ceux, voyageant à cheval, arrivés à la chapelle, terminaient leur chemin à pied avec leur monture tenue par la bride, comme le fit Alphonse XI de Castille.  La chapelle fut ensuite abandonnée au profit de grands dortoirs et d'une fâcheuse statue.

Je croise Markus, au pied de cette mocheté, se grattant le menton d'un air perplexe. On fait la photo obligatoire : "le pèlerin arrivé à son but" et on file dans la descente jusqu'au faubourg de Santiago. Là, c'est un mixage étonnant qui s'opère : cette file ininterrompue de pèlerins qui marchent, crasseux et fatigués, dans cette belle ville dynamique, ou de jeunes cadres connectés rejoignent leurs bureaux aux volants de voitures allemandes.

Nos derniers pas de pèlerins nous portent jusqu'à la place de l'Obradoiro, ou l'on découvre enfin la cathédrale, sensée abriter la sainte dépouille de l'apôtre Jacques de Zébédée, saint patron et protecteur de l'Espagne. Inutile de vous préciser que sur la place règne une effervescence toute naturelle : beaucoup de pèlerins s'effondrent en larme, d'autres tombent dans les bras les uns des autres avec des cris de joie. Au milieu de groupes immenses de touristes en goguette, de groupes scolaires chahutants et de mendiants professionnels. Le tout sur un fond sonore de gaïta Galega (sorte de cornemuse galicienne) stridente.

Je me sens un peu extérieur à toute cette agitation. Je n'arrive pas à ressentir la joie et la fierté espérées. Je m'assois un peu à l'écart et passe un bon moment à observer cette comédie humaine qui me touche. Alain me rejoint au bout d'un moment. Il est un peu dans le même état d'esprit que moi. On est toujours content de se retrouver. Impossible d'imaginer que, demain, il n'en sera plus rien. Puis Markus arrive à son tour. Lui, est bouleversé. Il joue, une dernière fois, sous la cathédrale, trois mois après son départ, à l'issue de semaines de marche en solitaire, ployant sous son énorme sac, le morceau du chemin. Moment fort.

On rejoint tous les trois notre gîte. Pas facile de trouver un truc correct et pas trop cher à Santiago. Ce sera chez Dorina, un adorable petit bout de femme, qui a converti son ancien salon de coiffure en accueil pèlerin. Nous avons une chambre tous les trois, qui sent la teinture et la laque. C'est étrange et drôle. On adore!

On ressort boire un coup et manger des tapas au Café Bar La Flor, rua das Casas Reais, un endroit formidable, ou plein de jeunes espagnols branchés viennent passer un bon moment ensemble, comme seuls les espagnols en sont capables. Bonne musique, bon vin, bonne bouffe et décontraction. Nous regardons passer les pèlerins pouilleux dans la rue. Ca fait des distorsions dans nos têtes. Nous allons ensuite dîner dans un bon restaurant dans le quartier touristique. Le dîner est parfait et j'y gagne enfin ma coquille. C'est intense triste, inoubliable. Nous profitons au maximum de la présence de l'autre, car nous savons, croyants comme incroyants, que tout cela est si fugace.

Budget du jour
Tapas 10g  + Dîner 22g
= 32g

Le gîte du jour 
Pension Dorina
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
La coquille.
Ce soir, nous dinons dans un bon restaurant de la rue très touristique do Franco.  Je n'ai pas noté le nom. On passe un bon moment ensemble. Je propose à la serveuse, une grande fille élégante et discrète de nous composer un bon dîner, comme si elle le faisait pour sa propre famille. Elle prend son rôle à coeur et, s'acquitte de sa mission à la perfection : elle nous fait goûter des plats aussi gourmands les uns que les autres. Markus entre deux plats, me demande, avec sa malice, pourquoi je n'ai pas de coquille sur mon sac. Je lui explique, comme à Alain plusieurs jours auparavant, que je pensais que la coquille viendrait à moi. J'attendais des hasards du chemin qu'elle m'apporte ce symbole. "Manifestement, ce n'est pas ce qui c'est passé. Cela veut peut être dire que mon pèlerinage n'est pas terminé.  Ou alors, elle arrivera à Cap Finisterre? Ou alors jamais". Quelques instants plus tard, nous voyons arriver notre belle serveuse, tout sourire, mais un peu gênée quand même, les mains derrière le dos. Elle s'adresse à moi, dans un bon français : "peut-être ai-je été indiscrète, en ce cas ne m'en voulez pas. Mais, permettez moi de vous offrir ceci." Et, elle me tend une magnifique coquille Saint-Jacques. Nous sommes scotchés. Ce chemin est dingue.

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Jour 59
Santiago de Compostela - repos

La course à la Compostela, deux heures d'attente en moyenne, mais relax

La compostela


Une bonne lessive, pendant laquelle je feuillette des magazines....
Et ici, même leurs brochures LIDL © vendent le Camino : tac,tac tac,tac tac,tac...
Le célèbre botafumeiro
Et, toujours cette lumière incroyable
Quelques tapas : à droite des oreilles de cochon! (hacer oreja de credo frite) et à gauche des petits piments frits, miam.

Ce matin, on se lève assez tôt avec Alain, pour être présents à l'ouverture du bureau des pèlerins, 33 Rúa das Carretas, pour obtenir notre Compostela. La veille, nous avions renoncé à ce projet, mais finalement, vu qu'on a la journée devant nous, nous changeons d'avis. Quand on arrive les portes sont en train d'ouvrir, mais il y déjà une foule compacte. Tout est très bien organisé et il n'y a pas de stress. Il suffit de patienter. Pour nous ce sera une heure. Mais les jours et les heures d'affluence, cela peut monter à deux, voire trois heures. Arrivé au guichet, nous sommes accueilli par un bonhomme assez las, qui contrôle la crédentiale et délivre la fameuse Compostela.

Le reste de la journée passe lentement. Je visite la ville, passe un moment au Lavomatic du coin pour laver tout mon linge, puis le sécher. Je rédige un wagon de cartes postales. Je fais quelques courses, ou je croise des têtes connues. C'est le moment des adieux, toujours recommencés.

Le soir, on se retrouve avec Alain et Markus pour aller boire des coups et manger des tapas. On dîne dans un restaurant à côté du gîte, conseillé par la délicieuse Dorina, nôtre hôtesse. "Le meilleur restaurant de poulpes de Santiago". On s'y régale effectivement. Je mange pour la première fois de ma vie (probablement la dernière fois aussi) des oreilles de cochons. On rigole, mais le coeur n'y est pas. Demain matin, à l'aube, Alain nous quitte. Il ne veut pas continuer sur le Cap Finisterre. Son chemin est un chemin de foi. Son objectif était de se recueillir sur la tombe du compagnon de Jésus, ce qu'il a fait aujourd'hui. Il a pu assister à la cérémonie du Botafumeiro, ce qui l'a bouleversé. Son pèlerinage est terminé. Il veut maintenant rentrer chez lui. "Et, puis merde, quand même, il y a trop de monde sur ce chemin" dit-il avec des yeux embués qui le démentent.

Revenus au gîte, nous nous disons au revoir. Des adieux sobres et souriants. Un truc qui lui ressemble.

Budget du jour
Cafés 2g  + Cartes postales 5g + Dîner 20+ Courses 3+ Lessive 7g
= 37g

Le gîte du jour 
Pension Dorina
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Le Botafumeiro.
Au Moyen Âge, le pèlerin arrivant à Compostelle, après des semaines de marche, ne sentait pas très bon. Quand il rejoignait dans la cathédrale ses petits camarades, pour assister à la messe donnée en leur honneur, l'odeur cumulée devenait alors insupportable. C'est ainsi que l'ajout d'un encensoir, fut imaginé. Pour être tout à fait exact, à l'origine, cette véritable fumigation était d'avantage destinée à lutter contre les risques d'épidémies, que pour masquer de mauvaises odeurs, bien réelles toutefois.
Plus d'un mètre et demi de haut, pesant 72 KG, alimenté d'une bonne dose de braises de charbon de bois et d'encens, l'encensoir est actionné par huit types robustes, habillés de rouge, qui le font  balancer au bout d'une grosse corde de chanvre,  en diffusant un épais nuage de fumée odorante. Quand il oscille, il monte a 20 mètres de haut et passe au ras du sol à une vitesse folle. C'est très impressionnant. Surtout quand, dans le même temps, des coeurs de chants religieux montent vers la nef... Cette cérémonie à lieu pendant la messe des pèlerins, tous les jours à 12 H.

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Jour 60
Santiago de Compostela - repos

Santiago au réveil, je pars à la gare
Notre chambre, chez Dorina
Les pèlerins ne cessent d'affluer, toute la journée et toute l'année


Échange de coordonnées, puis adieu...

Deux mois que je suis parti. 60 jours.
Ce matin, je me lève avec le blues : Alain est loin, et je vais prendre mon petit déjeuner seul, sans aucune chance de le rencontrer et de commenter avec lui les infos en continu, qui exhibent sur les grands écrans de chaque café en Espagne, des journalistes/manequins bronzés, aux dents si blanches que leur sourire est une promesse d'éternité. Je sais aussi que Markus part le lendemain et, surtout, la marche me manque terriblement: j'ai envie de faire mon sac, et de filer dans la nuit, à la recherche des étoiles.

Au lieu de ça, je vais à la gare de Santiago réserver nos deux billets de retour, pour ma femme et moi, destination la France. Puis, je me ballade toute la journée dans la ville. J'y retrouve, encore ce jour là, quelques têtes connues. Tous, comme moi, sont en train d'organiser leur retour. Ce sont encore des adieux. Je croise au hasard Bernard, qui boite bas, la cheville gonflée, mais qui a quand même réussit à rejoindre Santiago.

Nous allons dîner tous les trois, avec Markus, pour un dernier partage entre pèlerins. On passe une belle soirée, autour d'une bonne table, modeste et juste. Bernard, demain, part vers Porto rejoindre son fils pour visiter ensemble le Portugal. Nous nous promettons de nous revoir...un jour.

De retour au gîte, c'est le moment des adieux avec Markus, qui part demain à l'aube pour le Cap Finistère. Trois jours de marche. J'ai du mal à retenir mes larmes. J'aime ce bonhomme. Il va me manquer.

Budget du jour
Cafés 2g  + Dîner 15+ Courses 4g
= 21g

Le gîte du jour 
Pension Dorina
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Santiago
Saint-Jacques-de-Compostelle est vraiment une très belle ville. On ne ressent jamais que c'est une grande citée de 95 000 habitants, même dans ses faubourgs, vallonés, arborés, et florissants. Il y fait bon vivre, ce que me confirme Dorina, notre hôtesse. À la différence de la Castille, on ne sent jamais la trace de la grande crise économique qui vient de frapper l'Espagne. Le centre ville est assez grand est quasiment exclusivement piétonnier. On ne se lasse pas de déambuler dans ces petites rues entrelacées, en pierre de granit, aux maisons anciennes et resserrées. Et, contrairement à Lourdes, il n'y pas cette omniprésence écrasante de bondieuseries. Il y a plein de choses à visiter, mais le grand plaisir simple, c'est de s'assoir à une terrasse, à l'ombre d'une de ces ruelles, et de voir défiler la cohorte des pèlerins, des étoiles brillant dans leur yeux. En Trois jours, je ne m'en lasserai jamais. C'est aussi un moment qui m'a été nécéssaire : celui ou l'on accepte d'être devenu un ancien pèlerin.

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Jour 61
Santiago de Compostela - repos

Je commence à vraiment bien connaitre cette belle ville, et à m'y attacher

La gare routière, ou je vais accueillir ma femme
Ce matin, je me réveille seul dans ma chambre de pèlerin. Je n'ai même pas entendu partir Markus. Mais le moral est bon car je sais qu'à 16H je vais aller chercher ma femme à la gare routière, après une séparation d'un mois!

En attendant, le programme est le même que la veille : je marche longuement dans les rues de Santiago. Je me surprend même à bien repérer le départ pour demain matin. Je bois des cafés, mange quelques donuts, en regardant passer les nouveaux arrivants, toujours aussi fous.

A 16H, le coeur battant la chamade, je pars chercher Marie à la gare routière. Elle arrive fraiche comme une fleur, alors qu'elle voyage depuis 12 H!
Elle me trouve maigre comme un clou. Elle fait le tour du propriétaire comme lui dit Dorina pour plaisanter. Je ne comprends pas, je ne fais pourtant que manger!

Petite ballade en amoureux dans les ruelles de Santiago, dîner en tête à tête et... dodo.

Budget du jour
Cafés 2g  + Dîner 30+ Courses 3g
= 35g

Le gîte du jour 
Pension Dorina
Bien
★★✩✩


L'ANECTODE
Dorina
Notre hôtesse est une sacrée bonne femme! Petite, souriante, elle renvoie une énergie positive incroyable autour d'elle. Il y a quelques années, elle possédait cinq salons de coiffure à Santiago. "J'étais complètement absorbée par mon travail. Puis, un jour, mon mari est devenu subitement aveugle. Il est fort, mais il ne peut plus rien faire tout seul. Je suis obligée de m'occuper de lui. Alors, j'ai vendu tous mes salons et, avec l'aide de mon frère, j'ai aménagé ce salon en accueil pèlerin. ça me laisse du temps pour m'occuper de mon mari".
Son frère est là aussi, en visite. Tous les deux ont vécu en France quand ils étaient enfant. "Nous sommes nés en Galice nous dit-il, mais mes parents ont fui la politique de Franco et, un matin, je me suis réveillé dans une nouvelle maison, et on nous a envoyé, avec ma soeur dans une nouvelle école ou tous les autres enfants parlaient en français. Beaucoup se sont montrés cruels avec nous". Son frère est resté vivre en France, dans la région bordelaise. "Mais un jour, raconte t'il, j'ai eu envie de faire le chemin de Compostelle. Je suis parti de chez moi, j'ai pris la voie de Tours, et je suis arrivé un mois et demi après, à Compostelle, la ville ou je suis né, accueilli par ma soeur. Vous vous rendez compte? comme si je revivais à l'envers ce truc incompréhensible qui m'était arrivé quand j'étais enfant. Je n'ai jamais autant pleuré de ma vie, inutile de vous le dire!" Dorina nous confirme, en hochant la tête, les yeux plein de larmes. C'est fou ce qu'on pleure sur ce chemin.

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Jour 62
Santiago de Compostela - Portocamino

Direction Fisterra
Un sunrise californien


Premier café croisé et pas un seul pèlerin : alléluia!
Des chemins somptueux, dans de grandes forêts d'eucalyptus
Ponte Maceira

Fin d'étape, Marie assure...
...mais c'est dur!
Notre gîte à Portocamino
Départ assez tôt ce matin. Je suis un peu anxieux : tout en sachant que Marie est une bonne marcheuse, je me demande si l'étape que j'ai prévue aujourd'hui ne sera pas trop longue (29 KM) pour quelqu'un qui n'a pas beaucoup d'entrainement. Et puis j'ai l'habitude de marcher seul, vais-je pouvoir m'adapter à sa marche? Être attentif à l'autre? Sortir de ce silence que je savoure depuis plus de deux mois? Je suis à la fois fou de joie de marcher avec elle, et inquiet de la façon dont je vais me comporter. Je suis encore sur le chemin, mais obligé de revoir mon fonctionnement, mes habitudes, mes repères.

La veille, Markus m'a envoyé un message me disant que les pèlerins avaient disparus, comme par enchantement, et que cette étape était magnifique. Tout est vrai.
Quasiment pas d'autres marcheurs autour de nous. On s'arrête pour prendre un délicieux petit déjeuner à la sortie des faubourgs de Santiago. Nous sommes les seuls clients et, pour moi c'est une expérience sidérante! Du coup, Marie qui connait trop bien mon côté autiste, me dit que j'exagérais fortement dans mes messages : "Mais il y a personne, tu vois bien! le chemin n'est que pour nous!"
En plus, avec les rares marcheurs que l'on croise, on noue de véritables échanges : "ou ta vas? d'ou tu viens? comment tu t'appelles?..." Ca me rappelle le chemin du Puy-en-Vellay. En plus, comme Marie est une vraie pipelette, et qu'elle adore les autres (elle ;-) nous faisons connaissance finalement avec plein d'autres pèlerins.

Déjeuner à Ventosa d'un petit sandwich, à la cool. Quel calme!
On repart sur ce chemin merveilleux en traversant de jolis petits villages et de grandes forêts d'eucalyptus. La lumière est dingo, ma petite femme trottine vaillamment, c'est le bonheur.
Superbe fin d'étape vallonée et ombragée jusqu'à notre gîte, à Portocamino.

Le gîte est très calme, propre et sympa. Nous passons une vraie soirée pèlerin. Autour de la table, il y a un italien, deux canadiens, deux coréens (le père et son fils, hyper bavard), une jeune américaine, et une allemande, Silke. Celle-ci est quasiment une "pro" du chemin. Elle a fait presque tous les chemins existant en Espagne, parfois en aller-retour; et une grande partie des chemins européens (Portugal, France). C'est une grande fille tranquille, douce et athlétique. Son mari est riche et n'aime pas marcher, nous dit-elle. Du coup, comme elle ne travaille pas, elle part tous les ans, un ou deux mois, marcher sur le chemin. "C'est mon équilibre". Elle fume comme un pompier.
Marie est sous le charme de cette journée. Je lui dit que ce n'est pas toujours aussi parfait : nous avons fait une belle étape, sous le soleil, et tous ceux que nous avons rencontré sont charmants. "Ce n'est pas toujours comme ça que cela se passe". Mais elle ne me crois pas ;-) Je pense qu'elle aussi, désormais à envie de gouter à un bien plus gros morceaux de ce chemin merveilleux.

Budget du jour (pour deux)
Petit déjeuner 5g  + picnic 7+ Nuit et dîner 42g
= 56g

Le gîte du jour 
Alto da peina
Très bien
★★★✩


L'ANECTODE
Les "pro" du chemin
On croise parfois, sur notre chemin, des "experts" du pèlerinage. Des gens de toutes nationalités qui, pour des raisons diverses, sont devenus accros. Pour certains, comme Silke, il s'agit d'une véritable passion, transformée en mode vie. Tous les ans, après une année passée à s'occuper de sa famille, elle se recentre sur elle même, dans une perspective plus large : le chemin. Elle n'est plus la "femme de" ou la "maman de", elle redevient Silke, du chemin.
Pour d'autres, c'est encore plus radical.
J'ai croisé une fille très étrange en France. Elle se reposait dans un donativo, assise dans un grand fauteuil avachi, en fumant de fines cigarettes. Elle m'a raconté une belle histoire sur son rapport au chemin. "Cette année, me disait-elle, je manque de temps, car je reprend des études de médecine à la rentrée, donc ce sont les deux derniers jours pour moi". J'ai été troublé de la recroiser ensuite plusieurs fois sur ma route, me tenant un discours variable et parfois contradictoire. Je me suis rendu compte que plein de pèlerins la connaissait. En fait, elle a une voiture, dans laquelle elle vit en partie, tout au long du chemin, en France comme en Espagne. Et, elle circule sur cette ligne, sans cesse, à la rencontre des autres et d'elle même, avec une identité, une histoire, une vie, à chaque fois différente.

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Jour 63
Portocamino - O Logozo

Un autre jour de bonheur pur
Il fait frisquet. On sent l'automne approcher et... brrrr! la fin du chemin!

L'amour du chemin, à deux cette fois!
Et pas un seul pèlerin devant!
C'est dur pour Marie, les pieds couverts d'ampoules, mais elle trace!
Il nous reste à parcourir, après plus de 1500 KM... à peine un marathon!
Selfie miroir

Maintenant il fait très chaud, et ça grimpe!
Marie est à bout, heureusement, dans quelques minutes, on arrive...

On part sur la pointe des orteils : il faut laisser Silke dormir tranquillement dans le dortoir ou nous n'étions que trois! La veille, elle nous a avoué qu'elle aimait prendre son temps le matin. Souvent, elle est la dernière à partir du gîte. Mais elle marche tellement vite qu'elle double tout le monde ensuite dans la journée. C'est vrai, en tout début d'après midi, elle nous doublera comme une fusée.

Petit déjeuner à Vilaserio, 6 KM après notre départ. L'étape est très belle encore, mais moins belle qu'hier. Plus de routes et moins de forêts.
Très vite, Marie est fatiguée. Elle paye les efforts de la veille. Nous avons trop marché. 30 KM, un premier jour, même pour une squaw, c'est beaucoup. En plus, sans m'en rendre compte, je lui met la pression. Je l'incite à aller plus vite. J'ai l'impression qu'on se traîne, et qu'on va passer toute la journée sur cette route! J'essaie de cacher mon agacement, mais en vain. Elle est à bout. Elle m'envoie chier.

Mais Marie ne se plaint pas, elle avance. Ses pieds sont couverts d'ampoules qui la font atrocement souffrir. Elle est venue me rejoindre, après un voyage de nuit inconfortable, en bus, qui a duré 12 H. Et, hier, nous avons marché 30 KM, sans me rendre bien compte  de la difficulté de la chose. Je suis un monstre, ou quoi? ;-)

Bon, j'essaye ensuite d'être le mari le plus gentil de tous les chemins de l'univers. En fin d'étape, elle trouve des ressources, nul ne sait où et... accélère! J'ai même du mal à la suivre. Derrière elle, tout en pressant le pas, j'en reste baba d'admiration... et un brin honteux! On arrive donc assez vite au gîte, à O Logozo. Le gîte le plus luxueux depuis mon départ : une chambre que pour nous deux, des draps, et une salle de bain presque privative. "Un vrai truc de boomers" aurait dit Alain. Marie est ravie (bon, moi aussi j'avoue) et le moral remonte en flèche.

On dîne à une table de trois. En face de nous, un italien, sympa et très bavard, nous raconte plein de choses sur sa vie, son chemin, ses projets. On ne connait pas plus de deux mots en Italien et, en plus, on est tellement crevé, qu'on passe la soirée à dire : "si! si! si! si!" sans comprendre un traitre mot de ce qu'il nous dit.

Dodo.

Budget du jour (pour deux)
Petit déjeuner 12+ Nuit et dîner 35g
= 47g

Le gîte du jour 
Pension a Pedra
Le luxe
★★★✩


L'ANECTODE
Marcher en couple.
On croise plein de couples sur le chemin. De tout âge. Pour la plupart, ce sont des couples qui partent pour quinze jours maximum. C'est tellement agréable et facile de partir quelques jours, marcher main dans la main, avec celle ou celui qu'on aime. Par contre, rares sont sont ceux qui partent pour "tout" le chemin, autrement dit pour un long pèlerinage. Cela existe, des hospitaliers me l'ont dit, mais je n'en ai jamais rencontré. Partir deux mois est un projet difficile à organiser quand on est seul : se libérer de son travail, de sa famille, de ses obligations associatives ou sportives; trouver un budget; faire garder les animaux de compagnie; s'occuper des plantes... Alors, multiplier par deux cette prouesse, est un défi quasi insurmontable. Les rares ayant réussi, devront ensuite apprendre à pouvoir marcher ensemble! Tout en restant complices, amoureux, tendres... en conservant tout ou partie des attentions qu'on se prodigue l'un à l'autre dans la "vraie" vie, quand on s'aime. Pas facile.
Le rythme de la marche est un rythme solitaire. Le rythme du chemin est un rythme solitaire. Le rythme des rencontres est un rythme solitaire. Quand on marche en couple, les autres pèlerins vous considèrent avant tout comme... un couple. L'un des deux va entrer immédiatement dans un rythme qui lui est propre, ouvert sur les autres, heureux de surmonter les épreuves du chemin. Pour l'autre, l'adaptation sera plus dure, plus longue, voire impossible. comme dit le Miam-miam : "Ca passe ou ça casse!"
Dès la première seconde ou j'ai laissé ma femme, j'ai su qu'elle allait me manquer terriblement. Une morsure dans le coeur qui vous remonte par la gorge, et vous fait venir les larmes. Un manque, une absence, qu'il a fallu subir pendant une longue route solitaire de 1500 KM. Jusqu'à ce qu'elle me rejoigne à Santiago. Mais, cette blessure, justement, est une autre belle leçon qu'offre le chemin.

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Jour 64
O Logozo - Fisterra

L'aube, et la promesse d'une journée merveilleuse
En fin de matinée, l'océan apparait...
Mon but, mon graal, ma cathédrale... 1600 KM que j'y pense.
L'émotion est totale
Arrivée à Cée

La plus jolie ville du monde

Marie vit un calvaire : ses pieds sont des plaies

Fisterra! le bout de la terre...la fin du chemin
Impossible de résister
Baignade inoubliable

Arrivée à Fisterra
Accueillis par notre dernière hôtesse, Sonia
Bières et chips en regardant passer les bateaux

Départ à 7H après avoir soigné les pieds de Marie, couverts de vilaines ampoules. Il fait beau et la lumière est plus intense que jamais. Est-ce la proximité de l'océan?
Nous sentons des odeurs d'algue et de sel marin. Mon coeur bat plus vite.

L'étape est l'une des plus belles du chemin : traversant de grandes forêts de pins et d'eucalyptus, sur un plateau recouvert d'une abondante bruyère rose. Nous sommes seuls au monde. Nous ne croiserons, dans toute la matinée, que Silke, lancée comme un bolide. Marie est en forme et marche d'un bon pas, malgré ses pieds abimés.

En fin de matinée, sur une hauteur, nous apparait l'océan. Au début, on y croit à peine : le ciel immense se confondant, dans une brume de chaleur vaporeuse, à une seconde immensité bleue : l'océan! La lumière scintillante dans cet espace sans fin; l'odeur maritime; la douceur du vent qui nous berce en nous effleurant; la présence de Marie, la femme de ma vie, à mes côtés... un moment parfait qui détruit toutes les digues et m'emporte. Il fallait que je vive ce moment une fois dans mon existence. Il fallait que j'aperçoive l'océan, au bout de ce long chemin merveilleux.

Maintenant, on peut rentrer à la maison.

Avant, il faut en finir : nous arrivons à Cée, ce magnifique port de pêche. Un San Francisco miniature, ou il a l'air de faire bon vivre, et qu'on prend un plaisir fou à traverser.
Le chemin grimpe brusquement à la sortie de Cée, pour nous envoyer sur une crête déchiquetée, qui suit le rivage. C'en est trop pour Marie, qui n'en peut plus. Ces pieds lui font vivre un vrai martyr et, chaque pas est une souffrance. Nous nous trainons, à petits pas jusqu'à une espèce de crique sauvage, ombragée par une forêt de pins. Là, je propose à Marie de prendre un bon moment de repos. De mon côté, je file en courant jusqu'à la plage déserte ou je me dénude comme un poisson et plonge dans l'océan.

Pendant de longues minutes, en flottant, je me rappelle les choses du chemin, mon passé récent durant ces deux mois incroyables : le départ du Puy, les chemins de l'Aubrac, les hospitaliers fatigués mais courageux et accueillants, la cathédrale de Conques, la fournaise du Quercy, la pizza géante partagée avec Brice, les lumières dans la nuit orageuse de l'usine de Lacq, les trois zozos qui prient à genoux dévotement, les discussions avec Valérie, revoir ma femme et ma fille pour passer, avec elles, les Pyrénées, notre séparation cruelle, le choc de l'Espagne, la traversée de Pampelune, la rencontre avec Alain brossant sa paire de godillots en ronchonnant, Burgos, La lumière de la Meseta, le feu de cheminée à San Domingo de la Calzada, le camp hippie et notre petite hutte soumise à tous les vents, les discussions avec Alain, la chapelle Santa Maria la Real au sommet d'O Cebreiro et la phrase de l'évangile selon St Jean, les nuits étoilées ou je marchais seul, en harmonie avec l'univers, Markus qui joue le morceau du chemin en pleurant, sur la place de l'Obradoiro...

Nous arrivons à Fisterra, à l'albergue Sonia, très chouette gîte, fin du calvaire pour Marie.
Demain, il restera... 6 KM à faire pour atteindre le bout du bout : Le Cabo Fisterra et son phare mais, curieusement, dans ma tête, le pèlerinage s'est achevé en début d'après midi, quand j'ai plongé dans les flots houleux de ce coin d'atlantique.

Budget du jour (pour deux)
Petit déjeuner 10+ Nuit 20g  + Courses 10g
= 40g

Le gîte du jour 
Albergue Sonia
Top
★★★✩


L'ANECTODE
Le Cap Finisterre
Je l'ai déjà dit : peu ou pas de pèlerin sur ces trois dernières étapes entre Santiago et Fisterra. Beaucoup s'arrêtent devant la cathédrale quand d'autres préfèrent prendre le bus, départ à la gare routière de Saint-jacques de Compostelle jusqu'au Cap Finistère.
Pourtant, c'est une tradition ancienne qu'il serait dommage de zapper, et qui vous donnera un plaisir rare : "A cet endroit, le pèlerin brulait ses vieux vêtements usés par la longue route, et revêtait des habits neufs. Ce changement de vêtements symbolisait aussi l'homme nouveau qu'il était devenu à l'issu de du voyage." C'est aussi une façon de "digérer" son pèlerinage avant de rentrer à la maison.

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Jour 64
Fisterra - Cabo Fisterra

Dernière marche dans la nuit, dernière apparition du jour
J'arrive assez vite au Cap Finisterre ou certains pèlerins ont passé la nuit
La fameuse borne 0 KM, au bout du monde
Le phare
J'aime beaucoup l'inscription du bas. Je pense qu'Alain aurait apprécié également
Le bout du bout, la fin de la terre. Remarquez la taille du bateau à droite pour vous rendre compte de l'échelle
C'est ici que des pèlerins brulent leurs vieux vêtements...
...pour ma part, je me contente d'un dernier petit déjeuner 5 étoiles
Et j'assiste à un lever de soleil yeepah!

Retour en...bus à Santiago, la honte absolue ;-)
Départ dans 5 mn
Point final

Je me lève très tôt pour assister au lever du soleil.
La veille, Nous avons croisé Silke dans les rues de Fisterra, elle partait (à pied) assister au coucher du soleil. Elle souhaitait que nous l'accompagnions. Mais c'était impossible pour Marie, qui tient à peine debout. Du coup, nous avons décidé que j'irai seul, ce matin, jusqu'au bout du bout : le cap Finisterre. Là où fini la terre.

Il y a 6 KM à parcourir, ce qui, avec mes jambes de pèlerin bionique est une plaisanterie. Je marche seul dans la nuit sur une route de corniche et le peu de lumière de l'aube naissante est déjà un festival de couleurs. J'arrive en moins d'une heure au Cap. Il y a très peu de monde et l'ambiance est calme, feutrée, presque religieuse. Les gens chuchotent et marchent en rond, tout doucement, en regardant l'horizon irradier ses photons.

Car oui, la terre s'arrête bien ici. Et moi avec. Je n'irai pas plus loin.


Merci

Merci à Tata Paulette et tonton Michel du Puy. Merci à mamie de Lachassagne, car elle est la meilleure des mamies. Merci à Jacky de m'avoir donné l'impulsion nécéssaire puis, des conseils avisés. Merci à Papou. Merci à mon pote Didier pour sa lettre si touchante que j'ai lu un soir, en secret, dans un petit jardin en Auvergne. Merci aux textos sexuels de Philippe R. qui m'ont bien fait marrer. Merci à Michel et ses petits mots encourageants et intelligents. Merci au père Joseph. Merci aux trois copains: les deux Stéphane et Joel. Merci à François Xavier, le prof de math (nul n'est parfait) expert es tendinite. Merci à Pierre Soulages. Merci à ma frangine Sylvie pour son soutien. Merci à Brice. Merci à ma famille et aux amis de m'avoir permis de partir seul si longtemps, et de supporter aujourd'hui mon enthousiasme débordant, et mes anecdotes qui n'intéressent que moi. Merci à la pèlerine qui a rentré mes chaussures alors qu'il pleuvait dehors. Merci à tous mes amis pèlerins : Silke1, Solène, Silva, Julien, Maria, Jean-Claude1, Caroline, Romain, Maurice, Jeremy, Karim, Marjorie, Laure-Aline, Jean-Claude2, André, Cédric, Jêrome, Daerminie, Cécile, Corinne, Béatrice, Peter, Maxime, Alois, Laurent, Andy, Françoise, Isabelle, les trois zozos, le colonel, le juge, Ernest, Klaus, Pedro, Anna, Silke2, Dearène...
Merci à Valérie, ma catho-punk. Merci à Alain, mon bougon-tendre. Merci à Markus, mon musicien du chemin. Vous me manquez beaucoup.





Merci à ma femme que j'aime plus que tout au monde
Enfin merci à mes enfants qui, le jour de mon départ, on collé ce petit mot sur la porte, ce qui m'a fait chialer jusqu'au Puy en Velay, et, qui m'a chauffé le coeur pendant 1600 KM. 

Nota : Ce récit a surtout pour objet de mettre au propre les quelques notes prises sur le chemin; éviter que la mémoire s'efface, mélange, malaxe... et faire partager tranquillement aux amis qui ont suivi mon périple, un moment important dans ma vie. J'ai essayé de garder pour moi les instants personnels, intimes, les confidences, les chuchotements... J'ai supprimé les photos qui me semblaient too much. Vous qui lisez ce récit, si vous vous reconnaissez et que vous souhaitez que je supprime une anecdote ou une photo qui vous semble indiscrète, n'hésitez pas à me le dire, je le ferai aussitôt.

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